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SYMPHORIEN CHAMPIER
Cibrairie payot et C^^, paris
106, Boulevarb Saint-Germain, 106
Tous droits réservés.
1918
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I91g
NOUVELLE BIBLIOTHEQUE BLEUE
Pour beaucoup de personnes et surtout pour beau-
coup de Français, la littérature française commence
à Villon, après lequel on passe à Ronsard, pour vite
arriver au dix-septième siècle.
Malgré le goiit des Romantiques pour le moyen-âge,
malgré les travaux des érndits, la littérature mé-
diévale de la France reste profondément ignorée de
la plus grande partie du public instruit.
Ces rotnans chevaleresques, ces légendes épiques
et courtoises, ces contes satiriques, souvent populari-
sés par l'opéra ou d'autre façon, il fallait les remettre
à la portée du vrai public, en volumes d'un prix
modique, bien exécutés dans un format commode et
ornés d'illustrations documentaires, non point répan-
dues à profusion, mais en nombre suffisant pour pré-
ciser le caractère de chacun des ouvrages publiés.
Le plan de la Nouvelle Bibliothèque Bleue était
trouvé et comme cette collection populaire répond à
un besoin on ne doute point qu'elle soit accueillie avec
faveur.
AVERTISSEMENT
Cet ouvrage de Symphorien Champier sur le
chevalier sans peur et sans reproche a eu un
très grand succès au moment de sa publication,
en 1525. On trouvera sur la couverture le fac-
similé du titre de ce petit in-4^ gothique de
LXXViiij feuillets chiffrés et 6 non chiffrés
pour la table des matières et pour diverses pièces
en prose et en vers, avec figures sur bois.
Il en a été fait plusieurs éditions et celle-là
paraît avoir été la première.
A la fin, se trouve une pièce de 4 feuillets
intitulée Compendium illustrissimi Bayardi vita
una cum panegyricis, epitaphijs ac nonnullis
alijs qui renferme divers morceaux de Nicolas
à Querceto (de Quarcet) et de Campegius (Sym-
phorien Champier) imprimés en petits caractè-
res italiques.
Ce petit ouvrage nous a paru digne de figurer
8 AVERTISSEMENT
au nombre des récits chevaleresques publiés dans
la Nouvelle Bibliothèque Bleue.
Quant à son auteur, le Lyonnais Symphorien
Champier, on sait qu'il avait épousé une
Terrait, nièce de l'abbé d'Ainay et cousine
de Bayard.
Pour la vie et l'œuvre si considérable de
Champier, nous renvoyons le lecteur curieux à
/'Etude biographique et bibliographique sur
Symphorien Champier par C. Allut. L,yon, 185c.
EN ce présent volume sont contenus .vi.
livres.
Le premier est de quattre singularités du
Daulphiné et la description d'icelluy conte-
nant six chapitres.
lyC second, des combatz que le noble Bayard
eust au reaulme de Naples, Gennes et Milan,
comprenant toutes les batailles et gestes qu'il
fist soulz le très chrestien roy Loys douziesme
de ce nom, contenant .xi. chapitres.
Le tiers contient les gestes du preulx Bayard
lesquelles il fist soulz le très chrestien roy
Françoys premier de ce nom jusques à la
10 BAYARD
mort dudict Bavard, contenant sept chapitres.
lye quart livre contient les louanges et
comparaisons du preulx Bayard comparé à
troys gentilz, troys Juifz, troys clirestiens,
contenant neuf chapitres.
Le cinquiesme contient la nature, nativité,
et les meurs dudict Bayard, avec les pérégri-
nations, proverbes et dictz moraux dudict
Bayard, contenant cinq chapitres.
Le siziesme contient les complaincts, oray-
sons, lamentations, épitaphes, sur la mort
dudict seigneur Bayard, comprenant quatre
chapitres.
Epi\tre prohemiale.
A révérend père en Dieu Monseigneur I^au-
rent des Alemans, seigneur et evesque
de Grenoble, Symphorien Champier salut.
Nul vice, en ce monde terrien, révérend
père en Dieu et mon très honoré seigneur,
n'est plus detestabe et énorme envers Dieu
€t les humains que est le péché d'ingra-
titude, comme celluy qui est le tronc et la
racine de tous les aultres. Car Dieu, en son
12 BAYARD
grand jugement reprendra et accusera les
pécheurs plus de ingratitude que de nul autre
péché. A ceste cause, révérend père, affin que
je ne soys noté du vice dessusdict, pource que
mes encestres sont descendus du noble pa3^s du
Daulphiné, je te faictz présent de la lecture
et de l'hystoire et gestes du noble chevalier
Bayard, ton cousin germain, comme à celluy
qui est et qui doibz estre, pour fouyr le vice
d'ingratitude, deffendeur et protecteur de ce
présent livre, et comme à celluy qui es succes-
seur de celluy qui a esté la cause première que
le noble chevalier Bayard a faict plusieurs no-
bles actes dignes de très grande commendation
et louange. C'est de feu ton oncle et le sien,
révérend père en Dieu, monseigneur Laurens
des Alemans, ton prédécesseur evesque de
Grenoble, lequel vous deulz a nourry, et est
la cause première que estes venus à très
grans honneurs. Et a esté la cause pourquoy
me suis enhardy et entremeslé de mettre la
main à escripre en ceste nostre langue fran-
çoyse, car, si bien il en souvient à ta debon-
nayreté et haulte magnificence, quant fus
BAYARD
l3
logé en ma maysoii à Lyon, tu me donnas
grand couraige et eûhortas de mettre la main
à la plume. Et au moyen de la tienne persua-
sion et de monsieur le président du Daulphiné
Falco Daureliat ce que je creu de legier à
cause de l'estimacion que j'avoye du noble
chevalier ton feu cousin Bayard, aussi de la
doctrine et vertu, et de la réputation que je
eus présentement, te voyant ensemble avec
tes cousins, frères du feu noble Bayard, révé-
rend père en Dieu Philippe Terrail, evesque
de Glandes ve, et monsieur Jaques Tereail,
seigneur de Sainct Martin de Chartres, abbé
de Josaphat, et aultres nobles du Daulphiné,
comme ton chier et unique frère Monsieur le
capitayne Charles des Alemans, seigneur de
Laval et aultres plusieurs des parens et alliés
du noble chevalier Bayard. Or doncques très
clerc prélat, je prie à ta courtoysie naturelle
que veu et entendu que tout tel que je suis
en nostre langue moderne, ta haulte prudence
me défende contre tous détracteurs, si aulcuns
en y a (ce que je ne cro5^s pas). Car le noble
chevalier du quel j'ay icy escript les gestes ne
14 BAYARD
fust jamais liay de homme de France ny de
aultre province. Et son histoyre declaire assez
l'affection qu'il a eue toujours au bien public
de la nation de France. Ainsi comme aultrefoys
tant ay declayré en mon livre intitulé le
triumplie de France, tant en latin que en
langue gallicaine lesquels triumphes et euvres
sont eschappées des boutiques des Imprimeurs
tant à Paris comme à Lyon, assez mal corri-
gées ; à ceste cause, révérend père, je te sup-
plie par la vraye amour que tu peulx avoir à
ta lignée et à ton sang, que veuille ceste pre
sente histoyre des gestes de ton chier cousin le
noble Bayard fayre bouter sur les formes
impressoyres. Et si à ce ne te peult esmouvoir
ta lignée et consanguinité, à ce te vueille
esmouvoir l'honneur de ton pays et la bonne
doctrine et exemple du noble chevalier Bayard,
pour monstrer à tes subjectz comme jeusnes
gentils hommes doibvent inviter et ensuyvre
en vertus et choses illustres et dignes de com-
mendation le noble capitayne Bayard, lequel a
esté le myrouer et exemple de toute chevale-
rie. Parquoy tous nobles cueurs qui vouidront
BAYARD l5
cueillir fruipt ou fioriture dedans ce jardin du
noble Bayard remply et illustré des gestes sin-
guliers, seront bien si humains que ils en ren-
dront grâce a celluy qui est cause que il est
ainsi cultivé, en extirpant d'icelluy toutes
erreurs et scabrosités qui le pourroient rendre
stérile. Et à tant fine icy mon epi^tre, laquelle
nous servira de prologue. Et à toy, révérend
père en Dieu, donne le premier moteur et créa-
teur de toutes choses, toute et expectible féli-
cité et bien heureuse vie.
Escript à I^yon ce .xv. jour de septembre
l'an de grâce mille .cccccxxv.
"î VIS
Epistre envoyée à noble et preulx chevalier
lieutenant du Daulphiné
et de Monseigneur le duc de Lorrayne
Capitaine Bayard.
Preulx, triumphant, vertueulx champion
Second Hector, et l'aultre Scipion,
Fouldre de guerre et marcial oraige,
Imitateur Hannybal de Carthaige,
Trosne d'honneur, tabernacle de gloire,
Char triumphant ordonné pour victoyre.
Qui de tes mains d'ardeur aigre eschaufifées,
As acquis de Mars les triumphans trophées,
En rapportant ton bras dextre et haulsaire
Rougi du sang de l'Espaigne adversaire.
Grand personnier des labeurs d'Hercules
Imitateur des gestes d'Achilles,
Salut te rend celluy qui congnoit bien
Pour vérité orres quant et combien
En as donné par ta force et vaillance
Habondamment au bien public de France.
Que pleust à Dieu que à ton loz immortel
-Me fust possible en ordonner ung tel
Au moyns que eusse assés propre escriptoire
Pour rédiger tes faicts en inventoire
Impossible est dont j'ai douleur amère
Car à Hector il convient un Homère
Et à César des triumphants le guyde,
Les clercz espritz de Vergile ou d'Ovide.
A Bayard, quoy ? Unjf Dan, un maiêtre Alain
Ung Jean de Mehung, ung George Chastellain
Pour l'abrever en claires eaulx dififuzes.
Au beau pourpris d'Apollo et des nimphes
Et s'il ne fault supplier leur absence.
Bien humblement veult prier ta clémence
BAYARD 1 7
Que pour desdaing ne mesle en non challoir
Le mien escript fondé sur bon voulpir.
Lequel tout seul, si ta lettre ne f ault
Peut excuser de pouvoir le defïault
Et toutes foys, pour cela je ne tache
De ma plumette ordonner un pannaige,
Pour illustrer le heaulme tymbré
De toy qui es en tous lieulx célébré
Car renommée en ton florissant eaige
T'en devisa ung de son beau pannaige
Qui soit ainsi du temps du roy Alphonce
En ung champ cloz, desconfiz don Alonce
Puis peu après, au pont de Garillan
En la duché de Gennes et Millan,
Tu te montras aultant qu'il est possible
En tous combas et assaulx invincible
Et, qui plus fait foy de ta hardiesse,
C'est ton exploit à la prinse de Bresse
Où maulgré tout Bressiens et souldars d'elle
Premier entras dedans leur citadelle
Et si avoient tout prouvé par tesmoingtz
J'en sçays en main cent sufïisans du moins
Bien il suffit d'alléguer ceste foys
Le preulx Gaston vray conte de Foix,
Charles d'Amboise ou, pour le faire court,
Monstra Allègre, Auligny, Imbercourt,
Pourtant entend nation espaignolle
Ne couche plus en jeuz cette paroUe
Disant que France aux belliqueulx azars
A trop grisons et bien peu de Bayards
Car il vault mieulx, pour conclure ce point
En avoir peu que de n'en avoir poinct.
Ung seul Bayard Françoys à la campaigne
A rué jutz les grands genetz d'Espaigne
Et conquesté les bardes et despouille
De tes coursiers de Calabre et de Pouille
C'est le Bayard tout bardé de prouesse
Au beau devys et blason de noblesse
Que tu as veu fera en tes espanades
Ung milion de saulx et de ruades
C'est le Bayard au combat bannissant
Aulx clers clerons d'honneur bien bondissant
BAÏARD 2
I»
BAYARD
Uv^'
[y'c
.a-
yw
r
Dessus lequel oncques la main hostille
Ne sceust asseoir ne donner coup d'estrille
Je dys ta main ne toute ta puyssance
Ne ta faincture et meschante aliance
Comme on a veu en diverses manières
Depuis un peu au siège de Mezières
Oui ont valu tes dards, tes étendards
Ton grant picard P'rancisque et leurs soudards
La fouîdroyante et forte baterie
De la puissante et grosse artillerie,
Dis hardiment tu es à la rebresche
N'avois tu pas pour entrer belle bresche
Te failloit-il pour fouyr ton devys
Portes ouvrir, ou baisser pont levys,
Gracion plus que aultre fraudule
Le seul Bayard ta faicte mainte leute
Et font fouyr par plaines et montaignes
Avec toy mains grans roussins d'AUemaigne
Dont l'ung d'eulx prinz cache en una buysson
Est à Patis, apprenant sa leçon
Que s'en suyt il de ce heur tant notoyre
Sinon donner à Dieu du tout la gloyre
Qui a assiz ung si vertueulx cueur
Dedans ton corps magnanime et vainqueur
Qu'as exposé si et en toutes pars
Tout des premiers pour servir de rempars
Fortifiant et gardant de souffrance,
Toujours l'honneur et bien public de France.
O noble cueur de triumphe paré
Cueur valeureux de force remparé,
O grant ressouer de tout honneur bellicque
Fort Castillon de la chose publicque.
Où est celluy qui deuvre supernelle
Erigera en memoyre éternelle
A ce triumphant ou bien colompne antique
Pour faire foi de ta gloire autentique
Il n'en est point, aussi est-il duisible
Qu'elle soit mise en chose corruptible
Ains pour le mieulx à grans charges et sommes,
Perpétuée à la bouche des hommes
— C'est le baston, l'appuy, le loyer, le salaire
Que doibt quérir un cueur de noble affaire
BAYARD ig
— L'appuy de gentille noblesse
Le bon estât de noble gentillesse
Dont bon renom qui seul en a la charge
A ja pour toy faict lever la descharge
En tous endroitz si très bien calculée
Qu'el ne peust estre à jamais reculée
Et sur ce poinct je feray fin et pause
Très humblement te priant que la clause
Qui m'a induict ceste espitre entreprendre
Soit le moyen qu'en gré la puisse prendre
C'est la vertu à qui est chose juste
Que tout on rende ainsi que dit Saluste
Ce que je foys comme s'il qu'il vouldroit
Mieulx te monstroy qu'il a sueur à bon droict
Et est suhscript.
Lettres allés sans qu'esguillon vous touche
De bien parler avés façon et art
Présentés vous au seigneur de Bayard
Le chevalier sans peur et sans reproche.
Aul^re espiée.
A Monsieur Merlin de Sainct Gelays, aul-
mosnier de Monseigneur le Daulphin, Sympho-
rien Champier salut.
lye tesmoignaige du temps passé, la lumière
de vérité, le messagier des antiquités, la vie
de memoyre que maintenant on appelle his-
toyre, les anciens ont préféré devant tous
aultres genres d'escripture et ont dit estre
utile et très necessayre aux hommes pource
qu'elle nous demonstre comme debVons vivre
et ce que debvons ensuyvre, et pareillement
fouyr, et comme noz opérations par bons
moyens se doibvent diriger en vertu tout ce
que nous monstrent histoyres apertement et
pour exemples. Car tout demeureroyt en ténè-
bres, si la lumière des histoyres n'estoit et ne
demonstroyt les choses passées. Et comme dient
les anciens, il n'est pas plus de honneur aulx vic-
torieulx que aux scripteurs et historyens des
victoyres, et n'est pas moins à louer Homère,
BAYARD 2 I
f
descripvaiit les gestes troyennes que Hector
ou Achilles qui d'icelles ont esté la gloyre. Si
histoyre n'eust esté trouve, les hommes ne
parleroient que des choses de leur temps seu-
lement, A toy donc, chier amy Merlyn, ay
voulu ceète histoyre envoyer, pource que elle
est d'ung preulx entre tous les aultres qui ont
esté au pays de monseigneur le Daulphin, au
service duquel tu es ordinayrement et des
plus familiers. Et d'aultant que monseigneur
le Daulphin est filz du premier filz de l'Eglise
aisné, n'est de merveilles si en son pays du
Daulphiné est né ung des plus chevaleureulx
qui aye esté de son temps. Car ainsi que le
Daulphin est le plus noble poysson et beau,
bening et de doulce nature qui soyt en la
mer, ainsy monseigneur le daulphin est entre
tous jeunes princes très noble, beau, bening
et de nature courtoyse. Et veu qu'il est ainsy
d'aultant que son père a voulu prendre l'ordre
de chevalerie par les mains du feu noble
Bayard, à plus forte raison vouldra mon dit
seigneur prendre récréation aux gestes et his-
toyres du preulx Bayard, lequel a prins nais-
22 BAYARD
sance au pays dont il est souverain seigneur et
du quel il porte le tiltre. Et tu scés assés comme
les gestes en ceste histoyre contenues peuvent
donner exemples à tous jeunes chevaliers qui
veulent armes pourter. Lucius Luculus, lequel
escri^t en grec les batailles de Marsus, par la
seule congnoissance des histoyres non seule-
ment delaicte l'entendement de l'homme, mais
aussy est utile à tous humains pour la congnois-
sance des choses passées, par laquelle plusieurs
foysles jeunes sont réputés plus saiges que aul-
cuns anciens, et ce est par la seule lecture des
histoyres. Si, en ceste histoyre, je recite aulcunes
infortunes que les Françoys ont eues de nostre
temps, pour ce n'en doibs estre reprins. Car
ung vray historien doibt escripre aussi tost les
infortunes et adversités comme les prospérités.
Et n'est pas moins à louer Titus lyivius, Ro-
main, de ce qu'il a escript comme Romme
fuât prinse et bruslée par ceux de Gaule dicte
maintenant France, que quant il descript le
triumphe de Paulus Emilius lequel il eust
des Macédoniens, ou quant il descript les vie-
BAYARD 23
I
l
toyres de Scipion' Aphricain. La nature des
historiens est d'escripre prospérité et adversité
ensemble. Xenophon, très grand philosophe,
quand il descript la destruction de Athènes et
la famine d'icelle, cite triste et doulent et avec
larmes descript ; mais non obstant, pource que
il estimo3^t éstre utile à la postérité, ne délais-
sa à ce fa3^re. Doncque's, mon am}^ Merlin, je
te prie, vueille excuser les faultes de ce petit
livre, (si aulcunes en y a) et si ne sont escrip-
tes en vraye rethoricque françoyse comme les
epistres de Ovide, translatées, de latin, en. nos •
tre langue galhcaine par feu ton oncle, evesque
d'Angbleâme. Je t^ ay bien voulu ceste epistre
envoyer pour te donner à congnoistre que à
celle foys que tu fus.t^ en ma maison à Lyon,
avec plusieurs aultres docteurs et litterés entre
tous aultres, me pleust ton éloquence et
adorné langaige. Vueilles doncques recongnois-
tre l'amour de moy envers toy et iaiçtz qu'elle
soyt réciproque, et soyt juge de noz labeurs.
Et à tant, prie celluy que la terre par sa pro-
vidence colloquast au centre du monde qu'il
24 BAYARD
luy plaise donner vie longue à monseigneur le
Daulphin Françoys duquel es serviteur ordi-
nayre, et à messeigneurs ses frères et à toy
ensemble vie en longueur Nestorienne et Da-
vidique en meurs et dévotion.
^ Description du Dauïphiné.
^ Les gestes ensemble la vie du noble cheva-
lier Bavard comprenant plusieurs victoyres
des roys de France Charles VIII, Loys XI et
Françoys premier de ce nom soubz lesquelz il
a vescu. Composées par messire Symphorien
Champier, docteur chevalier et seigneur de
la Faverge. Chapitre premier.
DAuivPHiNÉ est une province des Allobro-
ges, lesquelz Allobroges, comme de^cri^t
Berose Chaldée, pript son nom de Allobrox,
roy qui premièrement régna en ce pays. Et les
principalles cités dicelle région, comme dientles
cosmographes, et les plus illustres, sont Vienne
sur le fleuve du Rhosne, Grenoble, laquelle
fut dicte de Gracien l'empereur, Genefve, sur
20 BAYARD
le lac, Valence sur le Rhosne, dicte à Valen-
tinian, l'empereur, et la dernière, Avignon. Les
provinces nomme Juvenal en sa première
satire, et Saluste en son histoyre de Cathiline,
et Plautus en une epistre laquelle se com-
mence Nunquam me Hercule... Entre toutes
les provinces des AUobroges, le Daulphiné
est la principalle, dont Vienne est la capitalle.
Laquelle pour le présent est archevescliie et
metropolitayne. Et se dict l'arcevesque primax
primatum. Ceste province est dicte et nom-
mée Daulphiné, au Daulphin qui est un^
poysson de la mer le plus noble, bening,
doulx, familier, et misericordieulx qui soyt
entre tous les poissons. Car ainsi que recitent
Mécénat Flavianus et Flavius Alphius, Pline
et Aulus Gelieus au temjDS de Auguste César,
le filz d'un pauvre homme lequel apprenoit
la langue latine en ung lieu appelé Puteolos,
lequel filz souvent estoit porté par le Daul-
phin sur la mer jusque à Puteole, oii il faisoit
son estude et duroit plusieurs ans ainsi fai-
sant. Et une aultre foys auprès d'une cité
de Affrique, nommée Hyppone, dont fust
BAYARD 27
evesque sainct Augustin, estoit ung daulphin
au rivaige de la mer, lequel prenoit le pain de
la main des hommes. Et Getide, ainsi que
recite Pline en une cité des Rhodiens nommée
la Ivise eust ungenfant nommé Hermias lequel
par long temps fust porté par le Daulphin sur
mer, et par luy nourry long temps, et puys
par une tempeste et orage de mer fut gecté
sur terre. Et ung tel exemple le cite le filz
de la fille de Aristote, Theophraste en ung
lieu maritime nommé Naupactes, lesquelz
exemples et histoyres nous demonstrent le
Daulphin estre le poisson de mer le plus noble
et charitable, si ce peult dire sans represhen-
sion piteable de tous aultres poissons. Et par ^ ^i\
vraye similitude et transcription semblable, ^d.^
pouvons dire le Daulphiné estre terre noble, r^^^'^
domestique, laquelle produist les gens les plus "]
humbles, courtoys, nobles, domesticques, pitea^ 1
blés, humains, hardys et preulx en guerre, en '
paix charitables que gens ny nations qui
soyent entre les Allobroges et Gaules. De l'an-
tiquité et origine du Daulphiné, je me desporte
pour le présent, car Mirsilus hystorien antique
28 BAYARD
en a très amplement escript, lequel escript les
gestes antiques de ceulx du Dauphiné qui fu-
rent devant que Deucalion les chassa de la
région de Thessalie, comme recite Dionysius
Alicarnaceus en son premier livre. De ces
Daulphins venant de Thessalie fut ediffié et
construit le chasteau Daulphin, situé aulx
montaignes du Daulphiné, duquel print le
nom la pluspart des AUobroges et la plus noble
partie, dict le Daulphiné. De ceste noble
province sont sortis par origine plusieurs nobles
hommes tant aulx armes que en toutes doc-
trines, dont pour le présent, je m'en déporte.
^ Des quatre singularités du Daulphiné. j ^:) P^
lyC très chrestien roy I^oys unzieème de ce
nom, du temps qu'il estoit demeurant au
Daulphiné, avant son couronnement, du Daul-
phiné d'où il estoit seigneur, disoit que en
son pays du Daulphiné avoit quatre choses
singulières, lesquelles n'estoient semblables
en nul lieu du monde. I^a première singu-
larité e;stoit la fontaine qui brusle, c'est une
fontaine ardente, laquelle est située entre la
cité de Grenoble et la cité de Dye, de laquelle
parle sainct Augustin au .vii. chapitre du
.xxi. livre de la cité de Dieu, disant ainsi :
Illum quidem fontem non inveni quem in
Epiro vidisse se discerent, sed qui in Gallia
30 BATARD
similem noscent non longe a Gratianopoli
civitate, ubi faces extinguntur ardentes et as-
cendentur extincte. C'est-à-dire : « Je n'ay pas
trouvé gens qui dient avoir veu la fontaine en
Epire laquelle on dict que les torches allu-
mées sont exteinctes, et ceux qui ne sont
pas allumées se allument, mais bien une telle
avons ouy par certains estre en Gaule au
près d'une cité nommée Grenoble.» Ce sont
les propres parolles de sainct Augustin. Ceste
fontaine, à la toucher, est froide et si on
boute dedans de la paille ou chandelle, elle
se allume comme si elle estoit flambée de
feu. Et ce, de la première singularité, de
laquelle me déporte pour le présent, pource
que ung jeusne et docte docteur, nommé
maistre Hieraulme de Montuis en a très
bien traicté et physicalement parlé par qua-
tre probleumes, lesquelz il a depuis com-
manté et très scientifiquement declairé.
^ De la seconde singularité du Daulphiné,
Description de la tour sans venin.
I<a seconde singularité du noble pays du
Daulphiné est la tour sans venin sur près
dudict Grenoble environ le milieu de la mon-
tagne, de la rivière de l'Isère et du Drapt. En
32 BAYARD
laquelle beste venimeuse ne peult vivre, car
incontinant que l'on l'a boutée dedans, elle
meurt. Cette tour, comme aulcuns l'ont voulu
interpréter, signifie que en icelle province,
gens traistres ny intoxicateurs, empoyson-
neurs, caulx, plains de vendications etfaulcetés
communément ne peuvent régner en celle
région, pource que la noblesse du pays ne
peult souffrir telles gens régner en leur pro-
vince. Et si par avanture audict pays a mau-
vais juges ou gens de rapine, tant en judica-
ture que entre les nobles, toute la noblesse se
joinct ensemble et demonstre le maléfice
d'iceulx, parquoy leur parlement ou justice
est à ce contrainct à rendre à ung cliescun ce
qui luy apartient. Et pource on dit par com-
mun langaige en France que il n'y a noblesse
que du Daulphiné, à cause que il n'y a gentil
homme ny riche ny pouvre qui, à ung affaire
du pays, ne soit prest aulx armes quand la
nécessité y est.
*f[ La tierce singularité du Daulphiné.
Q:
UANT à la tierce singularité du Daul-
phiné, laquelle du temps du dict roy
lyoys unziesme, estoit vraye singularité, c'est
la montaigne inascensible, là où jamais homme
n'avoit de ce temps monté, laquelle fust faicte
ascensible du temps du bon roy Charles VIII.
Car on voyaige premier dudict roy Charles de
Naples, ung I^orrain, dict le capitayne don Ju-
BAYARD
34 BAYARD
lien, lequel toute sa vie avoit esté ingenieulx et
aussi alchimiste la ou l'on ne acquer pas grant
richesses comme est de cou^tume, car de air et
de fumée on ne peult faire or ny argent. L^e
dict don Julien par son engin et subtilité
fist faire engins et crochetz lesquelz on boutoit
dedans les roches, et tant fist qu'il monta
dessus la montaigne, et après aulcuns des plus
hardis montèrent après luy et ne se fault
esbahyr si don Julien I^orrain trouvoit moyen
de ce fayre, car entre toutes les nations que l'on
sache, n'y a gens si ingenieulx que lyorreins,
lesquelz Lorreins ont trouvé l'invention de faire
mirouers de verre, en oultre toutes verrines ou
la plus part de France et d'ailleurs viennent de
I^orreinne. lycs Lorreins ont trouvé en leur
terre mine d'asur qu'est très noble couleur.
Les Lorreins ont trouvé en leur pays plusieurs
mynes d'argent, de plomb, de cuyvre et aul-
tres metaulx. Et oultre plus, laquelle chose est
moult à louer, les nobles Lorreins sans loix
romaines, sans coustumes escriptes, ont la
congnoissance de toutes les causes civilles de
leur pays, sans pillerie, sans corruption des
BAYARD 35
adyocatz ny faulces sentences de légistes ny
juges, mais sont les nobles juges selon la plus
grande partie des voix, et s'il estoit question
d'une place de dix mille francs de rente ou
plus, dans ung an la sentence est donnée oii
les parties sont d'accord entre eulx, ou par
arbitres des nobles, et ne sceust oncques le roy
Régné, qui eètoit entre les princes un mirouer
de' noblesse, jamais trouver moyen de faire
condescendre ses subjectz et nobles de bouter
leurs cou^tumes par escriût. Pource que les
nobles disqient que si les cou^tumes estoient
rédigées par escript, ung tas de legules les
vouldroient commenter et feroient comment
sur comment, glose sur glose, comme ont faiçît
Bartole, Balde, Salicet, I^ange, Johannes An-
drée, Johanes de Imola, Jason, jusques à ung
diçt Porcus, et plusieurs aultres, sur les loix
des empereurs, lesquelz sont cause que les
procès pour le présent sont immortels, lesquelz
ne sont que les laictz de Cerberus pour
bouter confusion au monde. Et ainsi ont faict
les aultres sophistes aux aultres facultés,
comme en médecine ont faict Jacques de For-
36 BAYARD
live, Ugo de Senis Dinus et Thomas de Garbo,
qui ont gasté la médecine, et sont cause que
l'on a délaissé Hyppocras et Gallien non so-
phistiques, mais anciens docteurs. Et les
Artiens ont délaissé Aristote, et ont priris aul-
cuns sophistiques, comme Buridam, Albert de
Saxonie, George de Brucelle, et des jeunes
Bricot, Coronel du Ivart et semblables. Des
théologiens je m'en déporte ; mais je vouldroys
bien que on ne leust que la Saincte Bible,
avecques les docteurs de l'Esglise catholique,
et les anciens, comme Sainct Denys, Hylaire,
Cyprian, Chrisostome, Fulgence, Damascene,
Ugues, et Richard de Sainct Victor et sem-
blables.
Et à tant, me tairay et feray silence du
mont inascensible, et parleray de la quarte
singularité, pour ce qu'elle est plus conjoincte
à nostre matière principalle.
^ De la quarte singularité du Daulphiné.
LE dessus nommé Roy I^oys dtoziesme de ce
nom disoit que la quarte singularité de son
pays du Daulphiné c'estoit le plus beau jar-
din qui fuèt au monde. C'estoyt six lieues de
pays despuys une seigneurie que l'on appelle
la Boissiére et ung aultre, nommé A vallon jus-
ques à Grenoble, entre deulx montaignes,
auquel jardin avoit cent maisons de gentilz-
hommes, belles, fort antiques et bien édifiées
et grans praeries, vignes, arbres de toutes
sortes de fruitaiges bons à merveille, lequel
jardin ejiftoit arrousé de diverses fontaines,
ruisseaul'x et rivières, entre lesquelles estoit
une magistralle : c'est l'Isère, qui vient des
38 BATARD
montaignes de Savoye, et tire vers Grenoble,
et de là à Romans, et puis se joinct, près de
Tornon au fleuve du Rhosne. En ce jardin,
ordinairement on faulche deulx foys les prés.
I^à sont beaucoup de martinez, là où bâtent le
fer, desquelz on sert de fer plusieurs provinces.
Ce jardin est si fertile de toutes choses qu'il
n'est possible, pource qu'il contient, en trouver
de meilleur. En oultre, disoit que ce jardin en
soy contenoit une maison, là où estoit la
meilleure espée que l'on sceust, et l'appeloit
l'espée terraille. Par ceste espée, entendoit les
prédécesseurs et ancestres du noble et preulx
chevalier Bayard, et despuys, on a dict au
Daulphiné l'espée terraille. Tu trouveras encore
de nostre temps deuîx espées en la maison du
noble Gaspard Terrail, lesquelles portoit le
grant père du dict Gaspard, et du dict Bayard,
et sont d'une merveilleuse façon et d'ung
grand poix, et se treuve peu de gens qui s'en
puissent bien ayder, à cause de la ponderosité
d'icelles.
En ceste maison, de tous temps ont esté
gens de force et prouesses, et qui tous jours
BAYARD 59
ont suyvy les armes, et de leur temps n'a
esté bataille en France ny ailleurs, où fussent
les roys de France, où ils ne fussent.
Je délaisse, à cause de la briefveté, les
aultres singularités qui sont au pays du Daul-
phiné : comme troys tynes faictes naturelle-
ment dans une roche au près d'un chasteau
nommé Sasonage, en la montagne, lesquelles
sont grandes à merveilles. Et ung certain
jour de l'année, ceulx du pays vont veoir
lesdi(ites tynes dans le rocher assises, et si
l'année doi]î(t e^tre stérile, elles sont vû^'des
et n'y a comme poinct d'eaue. Si l'année
doibt estre abondante en biens, elles sont
pleines d'eaue. Et ainsi l'afferment ceulx du
pays entour. Et en ung aultre lieu au Daul-
phiné, près d'une ville nommée Moras et du
prieuré de Mante, quand doi^'t egtre maulvaise
année, ceulx du pays dient qu'il sont une
fontaine de terre dont deux molins peuvent
bien mouldre, et en auftre temps, il n'y a point
d'eaue. Et demeurera ladi^te fontaine au^tunes
foys six ans, aultrefoys hui^ ou dix sans
eaue.
40 BATARD
Oultre au Daulphiné, touchant la cité de
Vienne est une grosse montaigne artijScielle-
ment faicte, laquelle est fondée sur grosses
tours massiçes, là où a plusieurs conduictz
qui passent soubz la rivière du Rhosne et
viengnent jusques à ung villaige nommé les
Mureaulx, et, au dessus de ceste montaigne,
a ung beau chasteau qui s;e appelle Pipet, du
grant Pompée Romain, qui fist faire ceste
montaigne artificielle duquel elle priât le
nom et tient encore.
En oultre, à une lieue de Grenoble, a une
fontaine laquelle ordinairement produit et
porte des pierres précieuses lesquelles on boute
aulx yeux des gens pour les nectoyer, et sont
petites et glissantes.
Et quant à la dernière singularité, laquelle
est moult utile, c'est la manne, laquelle tous
les ans tombe sur les arbres au pays du Daul-
phiné, spécialement autour de Brianson, de
laquelle, ordinairement, sans aucune sophisti-
cation, usent tous les médecins de France et
aultres provinces et, si elle n'est si laxative
que celle du L^evant ou de Calabie, si est elle
BAYARD ' 41
plus amyable à nature, et est sans sophistica-
tion et purge la colère par lenition sans aul-
cune garde, et est appelée et nommée par les
philosophes vos syriacus, par aulcuns Arabes
tereniahin, par les israelitiques, manna celes-
tis, et est fort bonne avecques les aultres
medicines meslée, et leur oste leur malice et
venenosité. Et si je ne l'ay nombrée entre les
singularités delphinales pource que ailleurs elle
croist, elle peult estre nommée entre les pré-
ciosités et utilités principalles. Et de mon
temps, quant le roy François premier de ce
nom passa les mons, la manne tomba sur les
arbres autour de la cité de Plaisance en moult
grande quantité, de laquelle en ce mesme
temps, en vis user à messieurs les médecins de
Pavie. Et quant le roy Charles ^n^_dlsit à.
Naples, en tumbat en plusieurs lieux de Italie.-
C'est un don céleste, lequel Dieu donne aux
provinces par especial priviliege. Plusieurs
aultres merveilles sont audict Daulphiné, des-
quelles pour briefveté, pour le présent, m'en
déporte, et viendray aux gestes du noble Pierre
Terrail, seigneur de Bayard.
•fj Du commencement du preulx
chevalier Bayard.
LE noble Pierre Terrail nasquit en une mai-
son forte nommée Bayard, située au pays
du Daulphiné nommé Grisivodan, auprès d'ung
chasteau royal dict Avalon auquel cliasteau
est une noble maison en laquelle sont nés et
nourris pour la beauté et bonté du lieu une
noble et ancienne famille au Dauphiné nom-
mée Montenar, de laquelle sont sortis plu-
sieurs nobles chevaliers et aux armes instruitz
et vaillans hommes en la discipline militaire.
De ce noble Pierre Terrail fust père noble
Aymes Terrail, seigneur de Bayard, et fust
mère noble femme Helayne des Alemans, seur
de noble seigneur de Laval, et seur de Lau-
rent, seigneur et evesque de Grenoble. En
ceite maison de Bayard avoit deulx frères;
l'ung fu^ seigneur du dict Bayard duquel est
descendu noble Pierre Terrail; l'aultre fust
seigneur d'une noble et forte maison nom-
BAYARD 43
mée Grenion, et despuis son filz Yves Terrail
fust seigneur de Bernin à deulx lieues de
Grenoble. Et pour condescendre à nostre ma-
tière, ledict Pierre Terrail, dès son enfance
fut nourry par son père en toutes vertus et
tenu aulx escolles à Grenoble par sondict
oncle, seigneur et evesque dudit lieu. Et après
ou environ douze ans de son eaige fut
baillé et donné paige par son oncle à monsei-
gneur le duc de Savoye Charles, lequel sei-
gneur duc alla bientost après en France. Et,
pource que ledict Pierre Terrail chevauchoit
moult bien sur tous aultres paiges de son
temps, le bon roy Charles huictiesme de ce
nom, roy de France, le demanda à monseigneur
de Savoye lequel !uy donna libéralement.
Le roy Charles, quand il vouloit faire cou-
rir quelque cheval, volentiers sur tous aultres
paiges faisoit monter dessus et courir devant
luy le dict Pierre Terrail. Et pource qu'une
foys, à Lyon, il chevaulchoit devant le roy
ung très rude et bien courant cheval, le roy
lui cria cinq ou six foys : « Picque ! picque ! »
despuis, bien l'espace de vingt-cinq ans, on
44 BATARD
n'appeloit ledict Pierre Terrail que Picquet,
etluy demeura ce nom jusques il fust capitaine
de gens de pied, et alors print le nom de
Bayard.
En ce temps qu'il estoit encore paige,
pource que monseigneur de L-ini qui estoit
de la maison de Lucembourg, filz du Connes-
table de France, cousin germain dudict Roy
Charles, le plus beau prince de ce temps que
l'on sceust, estoit le plus favorisé et aymé du
Roy, le Roy bailla "au Seigneur de \Jm\ son
paige Pierre Terrail, lequel Pierre a bon droict
avoit nom Terrail, car oncques paige ne fist
mieux courir cheval sur terre que faisait ce
Terrail, lequel despuis par la prouesse a faict
à plusieurs vray tiltre prendre terres avant
leur période naturel, qui, en plusieurs lieux,
a vrayement gardé et défendue la terre de
son seigneur et prince souverain, le noble roy
de France. Ce Pierre Terrail a esté à plusieurs
nobles vray territoire fertil : auxquels plu-
sieurs foys de son territoyre a donné de son
avoir et terre. Il semble doncques bien par
ses gestes que à vray tiltre et par une pro-
BAYARD 45
vidence divine, que ce nom vrayement luy
aye esté donné, car, ainsi que la terre est la
vraye nourrice du monde et des humains,
laquelle produict tous les alimens et soubstient
tous les aultres élémens, laquelle est le centre
par laquelle tous les élémens prennent nour-
ricement, ainsi estoit ce Pierre dit Terrail,
car de son temps a esté en France à tous
nobles pouvres et indigens le vray territoyre
et refuge. Oncques ne refusa à noble personne,
ny a aultre qu'il congneut estre homme ver-
tueulx, chose que on lui demandast, et au lieu
de prester, purement il donnoit. I^a terre
nourrist tous humains ; ce Terrail, de son
temps, nourrissoit tous pouvres gendarmes.
Iva terre donne tout et riens ne retient pour
elle ; ainsi, ce Terrail donnoit tout le sien, et
peu ou rien gardoit pour luy. La bonté de la
terre, la force et vigueur est con^neue et
louée par tout le monde, non seulement sur
elle, mais au ciel impérial par les hommes
qui là divinement habitent ; ainsi la force,
valeur, vertuz et libéralité dudict Pierre
Terrail sont, non seulement en France, Bs-
46 BATARD
paigne, Italye, là où la plus grant part de
ses gestes et prouesses ont été faicts, mais
aussi jusques aulx terres et insuies nouvelle-
ment trouvées. Et jusques aulx Sarmates,
aulx Indiens, aulx Arabes, Ethiopiens. Cal-
dyens et Moabites.
Et non seulement aulx terriens d'un Terrail
avoient prins le nom, mais aussi aulx terres
des Vivans nommés Elysées, pour la pitié,
miséricorde, charité, sans laquelle on ne peult
avoir la grâce de Dieu qu'il a toujours eue
des pauvres, du temps qu'il a vescu en ce
misérable monde.
Et si, de son temps, il a esté aymé non
seulement des Françoys, mais aussi de toute
estrange nation par sa clémence, affabilité,
humilité, ensemble sa grande libéralité et
magnificence, à plus forte rayson doibt à
ceéte heure estre aymé en la terre céleste, au
Royaulme des Vivans de celluy qui est père
de toute clémence, charité et miséricorde,
duquel par sa grâce procèdent tous dons, tous
biens, toutes vertus qui sont au monde, et
sans luy nul homme ne peult faire bien. Car
BAYARD 47
tout vient de luy. Et si ce noble Terrail a
bien terraillé en ce monde par la vertu ce-
leste, icelle est venue de Dieu, duquel il a
esté dict vray territoyre fertile, et ce me faict
dire le psalmiste royal David, quand il dit :
Tu reddes tmicuique secundum opéra sua, tu
rendras à uijg chearcun selon ses opérations. Et
pource quand chescun fait par euvres exté-
rieures lesquelles donnent à congnoistre les
intérieures — car au fruict on congnoist l'arbre
— les gestes, vertus, bonté et charité envers .
les pouvres, lesquelles par tout ay cong'neu en
ce noble chevalier Bayard, dic^z et ose bien
dire ensuyvant comme j'ay dict de David,
que s'il a ejété aymé en terre transitoyre, qu'il
doijad e^tre aymé en la terre céleste et
Royaulme des Vivans.
Et pource que j'ay esté un peu long par
affection humaine, laisseray à plus parler de
la jeunesse du dessus nommé Pierre Terrail.
Mais parlerons du commancement de ses
armes, par lesquelles proverons les choses
louables que par cy-devant j'ay dict de luy.
Et n'en diray rien par adulation, ny par
48 BAYARD
prières aulcunes, mais seulement ce que par
famé publicque et récente en ay pu sçavoir de
gens vertueux qui l'ont veu et cogneu par
expérience.
^ Cy commence le second livre du
PREULX CHEVALIER BaYARD.
^ Conmient le noble Bayard fust faict
homme d'armes de la Compaignie de
Monsieur de Lini dont estoit lieutenant
ung noble cappitaine dict Loys d'Ars.
Chapitre premier.
QUANT le noble Bayard fust hors de
paige, le seigneur de lyini le fist V-*^
homme d'armes de sa compagnie et bien .
petit de temps après alla à Naples où le
roy Charles lui avoit donné ^ auîcunes sei-
gneuries. L/à où le dict seigneur de I^ini
espousa une princesse héritière seule, laquelle
despuis mourust de mélancholie, à cause que
ledict seigneur retournoit en France devers
le roy Charles.
Au lieu du seigneur de lyini, demeura à
Naples son lieutenant messire Loys d'Ars,
vaillant et hardy capitaine, comme après dé-
■\i.-^
5o BAYARD
monstra ; car après la deffaicte des Françoys
et qu'ils délaissèrent le réaulme de Naples,
ledit capitaine Loys d'Ars demeura à Naples
plus d'ung an entier avec sa seule compa-
pagnie, et vint en France maugré ses enne-
mys despuis Naples jusques en France en
armes, sa lance sur la cuisse en tout honneur,
comme fit Ulixes en Grèce après la conqueste
de Troye.
Durant le temps que lesdictz François
estoient au réaulme de Naples, les Espagnols
tenoient une partie du réaulme et faisoient
cruellement la guerre guerroyable contre les
Françoys. Or advint une foys que le noble
seigneur de Bayard qui estoit alors capitaine
d'une forte place, en faisant la guerre guer-
royable sortit du chasteau bien accompaigné
de ses gens. Si rencontra une moult belle
compaignie d'Espagnols bien armés et acous-
trés et en plus grand nombre beaucoup que
ledict seigneur de Bayard, dont les François
furent moult esbahys.
Mais le seigneur de Bayard, qui estoit jeune
et grand en cueur, en couraige, eslevé en
honneur, et qui eust mieulx aymé mourir que
BAYARD 5 I
de faire aulcune chose dont deshonneur luy
fust advenu ny de fouyr, accompaigné seule-
ment de ses gens, fist tant qu'il s'aproucha
des Espaignols et au premier qu'il rencontra,
demanda qui estoit le capitaine qui les nienoit.
Alors respondit ung :
— Nostre capitaine, c'est le seigneur don
Alonce de Soto Majore, Seigneur moult estimé
en Espaigne et d'une noble maison, après les
princes plus estimé homme de grant cueur et
faconde, hardy et preulx aulx armes, qui ne
trçtive guières homme à qui il ne combate s'ilz
sont nobles et de maison à luy semblable.
Alors respondit le seigneur de Bayard :
— Certes, j'ay trouvé ce que je queroye,
c'est trouver homme noble de renom et estimé
aulx armes.
O noble Bayard, oncques homme ne nas-
quit plus noble de cueur ne plus vertueulz !
Ce noble chevalier se confortoit en Dieu et
Dieu luy aydoit.
Et à tant s'aprouchoit Bayard des Espai-
gnols, et luy et ses gens se boutèrent à cryer :
— France ! France !
Et comme homme plain de hardiesse, frappa
52 BAYARD
sur les Espaignolz lesquelz estoient puissans
et plains de couraige. Et leur capitaine, don
Alonce, estoit chevaleureulx et puissant de
corps et plain de hardiesse. Mais le cueur de
Bayard n'estoit à rompre, ainço^^s triomphoit
et bruyoit, et plus estoit puissant à soubstenir
que les fureurs de ses ennemys et agilités
d'Espaigne ne lu}' pouvoient donner d'affaire
au deschargé.
O esmerveillable hardiesse d'homme ! Sa
hardiesse n'estoit d'homme, ainçoys de lyon ;
couptz de son ennemy, partant, ne le gre-
voist. Il prenoit grant plaisir au combast à
l'heure que le soleil retiroit ses raiz et tour-
noit en son occident.
Bayard voulut expédier le combat. Les
gens de tous coustés (fors les capitaines qui
estoient tous deulx hardis et chevaleureux) se
lassèrent de férir, car longuement ils avoient
combatu. Alors le noble Bayard s'esvertua de
telle façon que en frappant sur l'ung et sur
l'aultre, il effondra aulx ungz les heaulmes et
la teste aux aultres, et il donna mainctz grans
couptz sur leurs corps. Finallement, il les
BAYARD 53
abatist et fouldroya tous, réservé don Alonce,
le capitaine, qui, voyant la desconfiture de ses
gens, car si ses gens eussent combattu comme
luy le combat eust esté merveilleulx d'ung
cousté et d'aultre, commença à cryer :
— Capitaine Baj^ard, je veulx parlementer
à vous.
Laquelle chose il fist, et ce fust de ung
grand sens, car les plus liardys des siens fu-
rent desconfitz. Et alors se rendit le seigneur
don Alonce au noble seigneur Bayard, par tel
si qu'il le meneroit en la place d'où il estoit
capitaine, et le traiteroit en homme de maison
comme il estoit et apartenoit à luy, et après,
le bouteroit à rançon selon la faculté de sa
maison. A laquelle chose le noble chevalier
Bayard volentiers condescendist. Et par cette
manière fust victorieulx le noble Bayard du
seigneur Alonce de Soto Majore, qui pour lors
estoit la fleur de chevalerie de noblesse de
toute l'armée du vaillant et prudent, le très
puissant et saige de saigesse humaine, le roy
Ferran d'Arragon, prince et recteur d'Espai-
gne, roy de Grenade.
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54 BAYARD
Et par cette manière fust Bayard, le noble
chevalier, enrichi à son commencement de
guerre de nouveau tiltre de victoyre par quelle
raison ung peu de temps après fust dit par
les Espaignolz quasi par divine providence :
En France, a moiix Grisons, paiico Bayardo.
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\ Comment le nohle chevalier Bayard
comhatist à pied an Seigneur Alonce de
Soto Majore, lequel il occist par la volenté
de Dieu, dont les Espaignols furent moult
dolans. Chapitre deuxième.
APRÈS que le Seigneur Alonce fust faict
prisonnier du noble Bayard, prigjîrent
leur chemin vers le chasteau d'où estoit capi-
taine Bayard, là où, par ung espace de temps,
demeura prisonnier Alonce, là où il fust mer-
veilleusement bien traicté du Seigneur Bayard,
56 BAYARD
et tout ce qu'il demandoit, si on le pouvoit
trouver, il avoit.
Après ung temps que le vSeigneur Alonce
ne pouvoit avoir nouvelles d'Espaigne de ses
parens, dit au capitaine Bayard :
— vSeigneur Bayard, je suis icy votre pri-
sonnier, et à vos despens, sans profiter à vous
ny à moy. Je vous prie de me laisser aller sur
ma foy, et je feray tant dans peu de temps,
que je auray argent d'Espaigne pour payer
ma rançon que je vous ay promise, et de ce
vous pouvez tenir asseuré, car j'aym.eroys plu-
tost mourir que faulcer ma foy.
Alors respondit le Seigneur Bayard :
— Seigneur Alonce, je suis contant de tout
ce que voulés, car je suis assés informé de la
maison dont vous estes, de vos parens et de
votre lignée, laquelle est moult renommée
en Espaigne. En oultre, j'ai congneu vostre
prouesse et la bonne renommée qu'avez en
vostre campt, et à ceste cause, vous laisse
aller sur vostre foy, c'est que dedans tel
temps m'envoyerés vostre rançon ou vous
reviendrés rendre mon prisonnier en tous
lieulx où je sera}^ pour lors.
BAYARD 57
A cette responce, le Seigneur Alonce print
congé du capitaine Bayard. Ce Alonce estoit
homme de grande stature, bien forny de
membres beaucoup plus que n'estoit Bayard,
car en toute l'armée des Espaignols, n'y avoit
ung plus bel homme ny plus dextre aux armes
à pied ny à cheval. Et estoit moult aymé
d'ung ch«6cun. Mais la jactance naturelle de
laquelle est dictpar toute antiquité jactahundi
Hispani quemadmodum féroces Galli, lui porta
grant dommaige, laquelle propriété locale fust
cause de sa ruyne, comme ci-après sera de-
clairé.
Quant le dict Seigneur Alonce fust arrivé
devers ses compaignons, tous furent moult
joyeulx de ce qu'il estoit chevaleureux,
homme de maison, et qui estoit gracieux,
et se faisoit aymer d'un chescun.
Ung soir que les Bspagnolz ses compaignons
capitaines estoient ensemble, lui demandèrent .
comme le capitaine Bayard l' avoit traicté de ^V''
sa personne et quel homme il estoit. Alors ^^., t>^
respondit Alonce : P^caI*^
Quant au capitaine Bayard, de sa per-
sonne, il est chevaleureux, hardy comme ung
58 BATARD
lyon, homme alegre de sa personne, qui tous-
jours et sans cesse se exerce aulx armes et
vouldroit ordinairement saulter, courir, jouer
ou combatre, et ne peult demeurer en une
place, et ne viz oncques homme que moins
on sceust trouver en repoz et qui tient plus
du feu que des aultres élémens. Mais une
chose est que du temps que j'ay esté avecques
luy, ses gens ne m'ont pas traicté comme on
doibt traicter ung gentilhomme et homme de
maison, dont ne me puis contenter de luy ny
de ses gens. Par quoy ne suis pas délibéré de
faire envers luy comme j'eusse faict s'il m'eust
bien traicté.
Les nouvelles furent par tout l'ost des
Espaignols diffuses. L'ung disoit qu'il ne
pouvoit croire que ce gentil capitaine Bayard
l'eust mal traicté; l'aultre disoit que ce n'es-
toit il, mais ses gens qui n'estoient par aven-
ture pas gentilzhommes. Les aultres disoient
que en temps de guerre, on ne treuve pas
toujours ce que l'on demande.
Les nouvelles furent sy publiées qu'elles
vin^rent jusques aux oreilles du noble che-
BAYARD 5g
valier Bavard, lequel fust merveilleusement
e^lDahy et ûàt venir devant luy tous ses sub-
getz et leur dist ainsi :
— Messieurs mes amys, vous sçâvez com-
ment le seigneur Alonce de Soto Majore a esté
céans mon prisonnier, et comment je l'ay
traicté comme ma personne et mieulx, et s'il
eust esté mon seigneur ou mon père, n'eusse
peu mieulx faire. A ceste cause, vous prie que
s'il y a autcun de vous qui a3'e veu quelque
chose envers luy qui ne se deust faire par
nous, ou qu'il n'aye bien esté traicté pour ung
gentilhomme prisonnier, que le me vueille
dire, car je vouldroys envers luy m'acquitter
si aultrement estoit que ne l'eusse bien et en
gentilhomme traicté.
Alors respondirent tous l'ung après l'aultre
que s'il eust volu le mieulx traicter, qu'il
n'eust sceu. Et que oncques ne virent prison-
nier en place si bien traicté, et que sa plainte
estoit très exorbitante et contre raison.
Alors le noble Bayard, tres-doulant f^t
desplaisant de la complaincte du seigneur
Alonce, lui re/criit en ceste manière :
:\i^
60 BAYARD
Seioneur ALonce,
J'ay entendu et shçu par plusieurs queavéSi^
dict et semé entre vos compaignons et amys
par tout vostre campt que je ne vous ay pas
traicté en gentilhomme prisonnier, ny moy, ny
mes subjects et pource que je sçay et suys cer-
tain que le contraire est vérité, et que sçavez
bien le contraire, et que avés dict contre vostre
scavoir, je vous prie que pour vostre honneur,
vous desdiés et donnés à entendre à tous vos
compaignons le contraire de ce que ■avé$\. dit,
et dire la vérité et le bon traictement que je
vous ay faict. Aultrement, je bouter ay bonne
peyne, et me bouter ay à mon devoir vous faire
desdirc. Et sinon par justice civile, qui n'a lieu
en guerre, le jeray à force d'armes de ma per-
sonne contre la vostre.
Quant le seigneur Alonce eust reçu les
lettres du seigneur Bayard, lui respondit ainsi :
Seigneur Bayard,
J'ay reçeu vos lettres. Quant à ce que j'ay
dict que ne m'avez traicté comme on doibt
B A YARD 6l
traicter ung gentilhomme, il est possible que
l'aye dict. Néantmoins, pource que si hardy-
nient dictes que m'en voulés comhatre et essayer
vostre personne contre la mienne, 'je confesse
l'avoir dict et plus avant, si voulés pour donner
à entendre à vous et à ung chescun que n'ay
peur ny crainte d'un Françoys, et pour donner
à entendre à ung chescun que ne vous craintz,
je vous assigne le dernier jour de Septembre
en la plaine à deulx mille de André.
Quant le noble capitaine Bayard eust reçeu
le deffiement du seigneur Alonce, si accepta
la parolle. Mais quant vint le jour de l'assi-
gnation, la fièvre qu'il avoyt quarte le priiït
en grosse froideur, laquelle le paroxisme luy
duroit bien seze heures, dont il estoit tres-
desplaisant à cause de son entreprinse plus
cent foys que il n'estoit à cause de la fièvre.
Mais, nonobstant la maladie, print cueur et
couraige, disant : Mieux vault morir en hon-
neur que vivre en honte.
Alors, escript au seigneur Alonce que il
deliberast estre à l'heure assignée au champ
pour combattre, car il estoit défendeur et ne
^
7
02 ' BAYARD
queroit que défendre et saulver son honneur.
Quant le seigneur Alonce entendit qu'il
estoit délibéré de combattre, il fut moult des-
plaisant, car il pensoit que le seigneur Bayard
ne vouloit oncques combatre à cause de la
fièvre qu'il avoit. A celle cause, pour évader
le combat, il pourpénsa une cautelle hispani-
"que. C'est poûfcé~qïïeTe capitaine Bayard
avoit longuement esté malade, et estoit encore
foible qu'il demanderoit combatre à pied,
pource qu'il sçavoit et estoit le bruyt que
Bayard estoit l'ung des plus dextre à cheval
qui fut en France, et que, par ce tiltre, il
estoit appelé des François Picquet, comme
dessus est dit.
Mais, pource ne délaissât le noble Bayard
son entreprisse, mais accepta le combat
à pied, nonobstant qu'il l'eust bien mieulx
aymé à cheval, par deux raisons, l'une qu'il
estoit foible, et ce jour avoit heu la fièvre,
l'aultre que le seigneur Alonce estoit plus
grant et gros de corps que luy et en la fleur
de son eaige, c'est sur trente deulx ou troys
ans, et le seigneur Bayard estoit moult jeune,
et n'estoit pas encore en la force naturelle,
BAYARD 63
nonobstant, se fist armer et monta à cheval
jusqu'au lieu du combat, attendant le sei-
gneur Alonce.
Quand le seigneur Alonce sceut qu'il estoit
allé au lieu du combat, fut moult desplaisant.
Et, pour évader tousjours et éloigner le
combat, lui escript une epistre laquelle je
trouvay moymesme dans la bourse de la mère
du noble Bayard, laquelle l'avoit emblée à
son filz, escripte en Espaignol en la forme
que s'ensuyt :
Seignor petrou de Bayardo, yo ho sentido
como siti venuto a la locho donde ery stato
deputato de face fate darmas de la mia persona
ala vestra delque me plaze e voglio che si al-
chuno de la génie nosira de André ny de la
vestra fasse donato impacho nessuno eque alla
vulga cautela que voy ve rendate prizonero mio
corne si fusseii stato vencido per forza darmas
e voy non voglio altra cautela.
Scripto in André stado .xxvi. novembri
M.ccccc.iii.
Par mi Petrou di Cordova scripta.
Don Alonce de Soto Majore.
64 BAYARD
Quand ledit Bayard eust receu les lettres
dudit seigneur Alonce, si luy rescript ainsi :
Seigneur Alonce,
J'ay veii ce que m'avés escript, et suis
contant que s'il y a aulcun François ny aultre
qui donne enipesche à vous que je soye vostre
prisonnier, aussi en semblable si les vostres me
donnent empesche, serés mon prisonnier. Car
ne veulx que défendre mon honneur de ce que
dictes et avez publié que ne vous ay pas bien
fraicté quant estiés mon prisonnier, ny en gen-
tilhomme.
Bn ce combat, monsieur de la Palisse, capi-
taine de cent hommes d'armes, estoit parrain
du noble Bayard. Si luy dict :
— Capitaine Bayard, ne vous troublés en
rien, mais froidement corabastez. Et surtout
suives vostre copt tant que pourrés, tyrant
vers la face et visière.
Respond Baj^ard :
— Monseigneur, je le feray ainsi que le me
conseillères sans point faillir.
Ces choses faictes et responces données de
BAYARD 65
toutes parts, vindrent les deux chevaliers au
lieu oii estoit député pour combatre. Et alors
dit le noble Bayard :
— Or ça, seigneur Alonce, par vos parolles
vainement proférées, et legierement dictes,
sommes au lieu où il fault deulx chrestiens
combatre qu'est chose moult contraire aulx
commandemens que Jesucrist nous a donnés,
c'est d'aymer son frère chrestien comme soy
mesme, et ne mentir aulcunement. Neant-
moins, pource que je suis innocent des injures
et laschetés que vous avés bouté sur moy, et
que naturellement tout homme est tenu à soy
deffendre quant on le veult tuer ou meurtrir,
à ceste cause comme deffendeur et saulvant
mon honneur, et pour donner exemple à tous
chrestiens ne imposer crime sur son frère
chrestien, à ceste heure, comme chrestien
chevalier de vérité, descends de dessus mon
cheval, lequel craignes, seigneur Alonce, plus
que mo}'. Or, descendes et faictes ainsy
comme l'entendes, car j'ay espérance à celluy
qui par sa prudence la terre au centre colloca,
et à David, vray israelitique et son serviteur,
BAYARD S
66 BAYARD
f à-l
victoyre contre le géant Golias donna, que
ainsi à ce jour me donnera victoyre contre
vous.
Et quant le seigneur Alonce ouy Bayard
ainsi parler, il luy vint alancontre et luy dist :
— Capitaine, il n'appartient pas à un tel
chevalier comme vous estes de moy blasmer,
et vous dictz que véez moy cy tout prest. Si
vous voulés paix, vous l'aurez à moy, et si
voulés combat, vous l'aurez semblablement.
— Sire Alonce, dist le gentil Bayard, je ne
suys pas icy venu fors pour mon honneur
deffendre, et pourtant gardés vous de moy et
ferés que saige ; et moy de vous pareillement,
dit le noble Bayard, car je suys certain, à
l'aide de celluy qui le monde de rien fist, que
je abatray aujourduy vostre orgueil qui est si
grant.
Quant le chevalier Bayard eust dist ces
paroUes, Alonce s'en vint contre le noble
Bayard. lyors, donna à Bayard si grant coupt
qu'il cuydast tomber par terre, car il estoit
encore tout moulu de la fièvre que ce jour
l'avoit tenu.
BAYARD 67
Quand Bayard se vist ainsi desbranler et
congneut la merveilleuse force de Alonce, il
se getta contre Alonce si legierement que
Alonce à grant peine eust loisir de veoir
Bayard, et luy donna Bayard si grant coup
d'une courte dague de la poincte en la visière
que le sang tomba rayant jusques en terre,
duquel coupt fust moult grevé et blecé le
seigneur Alonce. Et quant il vist que Bayard
si l'avoit si fort blecé, courust comme forcené
moult asprement sur luy. Et quant Bayard le
v^i^t venir, comme homme legier, destorna le
copt de Alonce. Si luy bailla ung tel coupt
qu'il le cuida ruer par terre.
Ivors commença ung merveilleux et a^pre
combat entre les deulx chevaliers, tant que
tous les seigneurs qui les regardoient heurent
grant pitié de l'ung et de l'aultre.
— Sire Alonce, dist Bayard, or l^erra lequel
à ceste heure de nous deulx demeurera.
lyors, coururent l'ung contre l'aultre si aspre-
ment, comme s'ils feussent deulx lyons ram-
pans.
Quant Bayard veist qu'Alonce estoit ja
68 BAYARD
blecé par la poincte de sa courte dague, si
se priîit garde ainsi que Alonce levoit la teste
pour veoir oii il frapperoit Bayard. Alors
Bayard courut contre Alonce et si luy donna
ung merveilleulx coupt de<poincte au meriau
ysophague, tirant en bas, droit de la tra-
che artère tirant vers le polmon. Et oncques
ne délaissa son coupt, mais tousjours tiroit
oultre contre son homme, tant qu'il rua par
terre Alonce.
Lorsque le seigneur Alonce fust rué jus par
terre, Bayard, ce noble chevalier, dicta Alonce
en ceste manière :
— Or, sire Alonce, recognoissés vostre faulte
et criés mercy à Dieu, vostre créateur et
rédempteur, et luy demandés miséricorde de
ce que ainsi lavés offencé de vous exposer à
mort pour une faulce querelle et mensonge,
Aultrement, serés infâme à tout temps, et en
danger d'estre dampné, si mourés en ceste
sorte. Cryés donc mercy à Dieu; quant à moy,
de bon cueur, je vous pardonne.
Mais Alonce ne respondist riens.
Alors, le noble chevalier Bayard, tout alei-
BAYARD 69
gre et joyeulx de la victoyre, lui osta son
armet et sa visière, et le trouva qu'il ne res-
piroyt poinct et qu'il estoit desja mort.
Quant le noble Bayard vist qu'il estoit
mort, crya à aulte voix, les larmes aux yeux,
comme s'il eust tué son frère :
• — O Dieu tout jDuissant, que ai-je faict, de
faire mourir mon frère chrestien qui estoit si
noble et si chevaleureulx homme ! O heure
mauldite quand je te prius prisonnier, noble
Alonce ! O Alonce, où avois-tu le cueur, et où
pensoys-tu, quant tu diz la mensonge que
t'avo5^s mal traicté ? O Dieu souverain, par ta
miséricorde, aye pitié de moy et me veuille
consoler, car oncques ne combatis à luy
pour intention de luy faire perdre la vie ;
mais c'estoit mon intention seulement de
mon honneur saulver. Or, puys"~qiril n'y sC
remède, je te prie, rédempteur du monde,
que de ce noble chevalier vueille par ta
miséricorde avoir pitié de son ame, et la
vueille conduire au réaujme des Vivans !
Alors se approchèrent Françoys et Espai-
gnolz ensemble, et fut dist que du corps seroit
yO BATARD
faict ainsi qu'il plairoit au noble Bayard. Alors
resj)ond Bayard aulx seigneurs :
— Messieurs, je sçay bien que par droict
de guerre je peulx faire de ce corps à ma
voulenté ; neantmoins, comme chrestien, et
non comme gentil, ensuyvant celluy qui a
voulu mourir pour ceulx qui l'avoient grief-
vement offencé et a pardonné sa mort à
ceulx qui le migrent en croix, pour l'honneur
de luy, je pardonne au feu seigneur Alonce,
et prie Dieu que il luy pardonne, et à moy
aussy mes faultes, car de ses biens, le quicte
de présent, et ne veulx de lui aultre chose
fors ses armes avecques les miennes, en souve-
nance de prier toujours Dieu pour son ame.
Et à ceste heure, le fist poyfrter par gen-
tilzhommes en tout honneur comme à homme
de puissante mayson et de noble lignée, et
employa du sien le noble Bayard largement
pour faire prier Dieu pour son ame, laquelle
vueille avoir Dieu par sa miséricorde.
^ Comment treze Espaignolz comhatirent
contre treze Françoys. Chapitre troisième.
APRÈS le combast du seigneur de Bayard
et Alonce, aulcuns temps après, les
Espaignolz, comme tristes et desplaisants de
la mort du seigneur Alonce, souvent incitoient
72 BÂYARD
les François à combatre .x. contre .x. ou .xx.
contre .xx. Alors ung seigneur françois res-
pondit :
X — Je me esmerveille de vous aultres mes-
sieurs espaignolz que demandés tousjours la
/ ruyne de vos gens, et querés guerre sans rai-
/ son là où est paix. Nea;^tmoins, affin que ne
pansé^- c^ue^ les Françoys soient coliardz et
\ ( efféminés^ -. vous estes en ceste compaignie
\ trezé. Nous prendrons aultres treze Françoys
et nous trouvons certain jour en certain lieu,
et là, verrons qui aura du meilleur.
I^aquelle chose acceptèrent les Espaignolz
et fut assignée journée là où se trouvèrent
bien armés tous, nonobstant que les Françoys
n'estoient pas si bien montés que les Espai-
gnolz, car leurs rossins estoient foullés et
pesans. Les Espaignolz avoient chevaulx d'Es-
paigne, et dextres aulx armes. Or vimàrent
aulx champs en la plaine d'ung cousté les
Françoys avecques leurs rossins. Et de l'aultre,
Espaignolz avecques leurs genetz et chevaulz
d'Espaigne.
Or pensèrent entre eulx les Espaignolz de
BAYARD 73
pript assault tuer les chevaulx des Françoys,
car leurs chevaulx estoient plus dextres que
ceulx des Françoys. Alors, tout d'un cours cou-
rurent les Espaignolz non contre les Françoys,
mais contre leurs chevaulx, si tuarent .xi.
chevaulx françoys. Les maistres, sans aulcune
blessure, se trouvèrent sur terre bien esbahys,
qui n'eussent jamais imaginé l'astuce penine
des Espaignolz.
Quant les Françoys, qui desmontés ainsi et
privés de leurs chevaulx se virent, furent tous
tsmerveillés, si sortirent des lisses, et ne de-
meura homme françoys à cheval que le noble
et preulx Ba^^ard, et le fils de noble PalHar
Durfé, qui estoit jeusne de l'eaige de vingt-cinq
ans, beau et fort gentilhomme. Alors, quant
le noble Bayard veist l'astuce et cautelle pe-
nine des Espaignolz, si cria à haulte voix :
— Seigneurs d'Espaigne, je ne me esmer-
veille si par astuce penine aves tués les che-
vaux françoys contre tout honneur de cheva-
lerie et de la guerre, car vos ancestres aulx
montaignes de Naverre à Roncevaulx en
feirent autant aulx nobles Rolland, Olivier,
74 BAYARD
Ogier le Dannoys et leurs compaignons, pers
et nobles de France, après la conqueste du
treshault et tresclirestien empereur et roy de
France Charlemaigne, dont mal leur en print
à la fin. Si fera à ceste heure, car vous estes
treze contre deulz ; mais, à l'aide de celluy
qui bouta et colloca les estoilles figées au
firmament, les deulx vous donront autant de
peine que les treze eussent faict. Car Dieu
est aussi puissant avec bon droit en deulx que
en treze ; car toute victoyre vient du ciel et
non des hommes, comme il appert au livre
des juges, de Gédéon, de Samson et Delbora
et plusieurs aultres. Parquoy frappés et don-
nés des espérons à vos genetz et chevaulz
d'Espaigne, et faictes du i^iz que pourrés, car
aujourd'huy aurés à faire à un fier Françoys,
dict Orose, et à ung jeune Bayard qui n'a
besoing d'estrille.
Alors que les Espaignols ouyrent ainsi par-
ler le noble Bayard, par manière de mocquerie,
l'un d'eulx dict :
— vSeigneur Bayard, ce n'est pas de main-
tenant que ainsi avés parlé par jeulx aulx
BAYARD 75
Espaignols; mais à ceste heure, on vous don-
nera occasion à aultrement parler. Randés
vous, si vous voulés saulver vostre vie, et de
ce beau chevalier qui est avecques vous.
Alors respond Bayard :
— Certes, seigneurs, c'est mal parlé à vous
de pancer que deulx chevaliers d'honneur,
pour saulver leur vie veuillent perdre hon-
neur et tiltre de chevalerie. Certes, seigneurs,
vous estes deceu par plus de moytié, car
Dieu donna victoyre à Gedeon, son serviteur,
avec petit nombre de gens contre cent cin-
quante mille Assyriens. A plus forte raison
peult donner victoyre à deulx jeunes cheva-
liers contre treze invétérés gendarmes, les-
quels avecques leur astuce penine, ont volu
user de cautelle Affricqueine, desquelles parle
Jule César en ses Commentaires. Et dit que
il estoit desplaisant de combatre contre ceulx
d'Affrique que ne combatoint que par cautel-
les et astuce vulpine, pource qu'il avoit
acoustumé combatre contre ceulx de Gaule,
qui sont hommes qui combatent par vertu de
couraige, et appertement, sans tromperye ny
76 BAYARD
sans fraude. Or, messieurs, avancés-vous et
faictes comment l'entendes, dict le noble
Bavard, car je espère que Dieu nous aydera
contre voz cauteles et tromperies. Or, mon
compaignon et mon bon amy, seigneur Orose,
défendés-vous de vostre cousté, et moy du
mien. Kt disons comme faisoit Judas Macha-
beus : « Dieu Souverain, tu sçays comme
» ceulx ycy viennent contre nous en orgueil
» merveilleux. O Dieu tout puissant, la vic-
» toyre n'est pas au nombre des gens ; mais
» du Ciel vient la force et la victoyre. Aujour-
» d'huy, Nostre Seigneur nous délivrera de leurs
» mains.»
Apres ces parolles par le noble Bayard
dictes, les Bsj^aignolz picquerent et donna-
rent rudement des espérons à leurs chevaulx.
Mais devant eulx estoient les .xi. chevaulx
qu'ils avoient tués, par quoy oncques cheval
d'Espaigne ne voulut marcher plus avant.
Alors Ba^-ard et le noble Orose picquerent
contre Espaignolz rudement, lesquels vin<ifënt
ruer contre eulx aprement et fièrement, et
frappoient si rudement que plusieurs furent
blecés.
BAYARD 77
I^es Espaignolz picquoyent leurs chevaulx,
mais leurs chevaulx reculoient tousjours
Alors voyant Bayard leur reculement, cria à
haulte voix :
— O seigneurs Espaignolz, où est votre
hardiesse et chevalerie ? Ne congnoissés-vous
pas à cette heure que Dieu, pour vostre trom-
perie, est contre vous, et que voz chevaulx
ont perduz les yeulx et les cinq sens de leurs
corps ? Recongnoissez Dieu et luy criés mercy
de ce que loyalement aujourd'huy n'avés usé
des armes et que avés combatu contre les
bestes. Et pource, voz bestes ne veulent riens
faire pour vous. Congnoissés vostre faulte et
criés à luy mercy, et il vous pardonnera.
Quant les Espaignolz ouyrent ainsi parler
Bayard, ils furent quasi hors du sens. Si di-
soient à Bayard ;
■ — ■ O Bayard, c'est vostre coutusme de tous-
jours gaudir, et vous mocquer des gens.
— O Seigneurs, dist Bayard, à Dieu ne
plaise me mocquer des Chrestiens ; mais je
vous exhorte comme frères chrestiens de
reconnu QÏstre vostre péché et la faulte d'avoir
tués ces beauXx chevaulx qui ne vous avoient
78 BAYARD
riens offencé. Et Dieu les avoit créés comme
vous, et vous sçavés que chevaulx ne valent
riens à manger. Et Dieu les a créez pour
l'homme pourter par terre et servir leur mais-
tre en sa nécessité. Il eust esté meilleur les
vendre et donner l'argent aulx pouvres de
Dieu.
Quand les Espaignolz ainsi entendirent
Bayard parler, comme lyons enraigés coururent
sur Bayard ; mais les chevaulx oncques ne
bougèrent. Ains Bayard tournoit son cheval
à dextre et à senestre, si faisoit Orose qui
estoit moult vaillant chevalier. Mais les Es-
paignolz n'en vouloient que à Bayard, pour
ce qu'il leur sembloit qu'il se mouquoit
d'eulx.
Quant Bayard congneust qu'ils en vou-
loient à luy, le couraige luy doubla ; si frap-
poit à droict et à travers, tousjours criant .
— France ! France !
Et ainsi combatirent jusques à la nuyt,
les Espaignolz en reculant, et Bayard et Orose
en picquant de leurs espérons, et puis tour-
noient tousjours en leur lieu, sans que leurs
BAYARD 79
chevaulx eussent oncques peur 113^ crainte des
chevaulz mortz ; laquelle chose leur sembloit
que Dieu combatoyt pour les deulx chevaliers
et estoient plus doulens les Espaignolz des
parolles de Bayard que d'aultre chose, pour
ce qu'il les preschoit comme s'il eust esté ung
moult grant prescheur ou ung aultre frère
Olivier Maillar, Rollin ou semblables.
Quant la nuyt vint et que le soleil descen-
dit ad angulos noctis, et perdit sa lumière, les
Espaignolz furent contrainctz s'en aller et de
laisser la place. Alors plus fort crioit Bayard :
— Seigneurs, prenés vos prisonniers lesquelz
aves tués, et délaissés ceulx lesquelz n'avés
frappés. C'est lascheté à vous, car ils ne sont
pas vos prisonniers par le droict des armes.
Nonobstant, les Espaignolz emmenarent les
Françoys dont ils avoient tués leurs chevaulx,
et le noble Bayard et le chevaleureux Orose
allèrent long temps crians après eulx :
— Randés, randés ces nobles chevaliers
lesquelz n'avés osé combatre et prenés leurs
chevaulz, lesquelz aves tués.
Et quant les eurent suyvis par aulcuns
8o BAYARD
espace firent tant Orose et Bayard que les
Bspaignolz furent contrainctz de laisser les
prisonniers françoys, lesquelz furent remontés
par aulcuns Françoys qui vinrent au secours.
Et par ainsi, Bayard et Orose recouvrèrent
leurs compaignons, à la confusion des Hespai-
gnolz, et prindrent leur chemin vers l'ost des
Françoys, lesquels furent moult joyeulx de ce
que le noble Bayard estoit eschappé, car s'il
eust esté prisonnier, tout l'or de Fiance ne
l'eust échappé pour l'ayne que les Espaignolz
avoient contre luy. Aussi furent moult joyeulx
du noble seigneur Orose, dict Durfé, qui estoit
moult beau et fort chevalier, lequel bien tost
après mourust d'une fièvre causonique, dont
fust moult grant dommaige. Et estoit nejfveu
du grant escuyer de France, monsieur de
Urfé qui chassa les Turcz, du temps du roy
lyoys '(îmziesme, de Otrante au royaulme de
Naples, et de là alla en Egypte oii il fust
honnoré du grant Souldan d'Egypte, et de-
meura bien quinze ans en Egypte jusques à la
mort dudict roy lyoys unziesme. Et puis revint
en France, et fust faict grant escuyer de France
par le roy Charles liuictieafme de ce nom.
•AAov/rt
^ Comment le noble chevalier Bayard
dépendit un pont contre deutx cens Espd\-
gnols jusques ses compai gnons françoys
furent venuz an secours.
Chapitre quatriesme. ,
U^'"
Du temps du Roy treschrestien L,oys dou-
ziesme de ce nom, ledict roy entreprint
à recouvrer le réaulme de Naples, lequel les
Françoys avoient perdu par la mort du roy
Charles huictiesme.
Et avait le roy une belle armée pour con-
quérir Naples, et une aultre d'ung mesme
temps envoyast en Rossillon, qui estoit une
moult grosse entreprinse à luy d'avoir deulx
6
BAYARD
82 BAYARD
si grosses armées en lieux si loing l'ung de
l'aultre. Parquoy fut mal servi par ses gens de
finance et gouverneurs.
Or advint que l'armée de Naples vint jus-
ques à Rome, là où fut moult bien traictée
par pape Jule, qui pour lors estoit nouvelle-
ment pape et amy du roy. Parquoy les Fran-
çoys pri^M^ent leur chemin tout droict vers
Naples et vindrent jusques au rivaige d'une
grosse rivière qui en latin se nomme Liris,
aultrement Gareliam, laquelle estoit gardée
par les Espaignolz, et demeura longtemps celle
armée audit Gareliam. Et tant que les vivres
et argent leur durarent, tinrent bon.
Or fut là le roy tresmal servy j)ar aulcunsf?- <
capitaines principaulx, lesquels avoient intel-
ligence avec les gens de finances et trésoriers,
dont à la parfin, se trouvarent très mal, car les
ungs furent banjos et leurs biens confisqués,
les aultres, pugnys de leurs corps.
Durant le temps que les Françoys estoient
au Gareliam, ceulx qui se vouloient retirer à
cause de la famine, ung chescun se boutoit à
son devoir de honestement se retirer par bon
BAYARD 83
ordre. Quant !es Espaignolz, qui de leur nature
sont cauteleux et diligens, et faisant tous] ours
bon guet, congneurent la retraicte des Fran-
ço5^s, passarent sur pons de bateaulx le fleuve
par plusieurs lieulx en moult bon ordre. Et,
quand eurent passé le fleuve, vindrent frapper
sur les Françoys, nonobstant qu'ilz fussent
bien cassés et bien rompus, et les chevaulx
aussi, pour la faulte des vivres qu'ils avoient
eu par si long temps.
Et, ainsi que les Espaignolz estoient d'une
part combatans contre Françoys, en aultre
bien assez loing de là estoit le noble chevalier
Bayard, lequel de loing de là, une petite rivière
moult profunde, vit venir bien deulx cens
chevaulx bien armés, où sur ceste rivière avoit
ung petit pont où pouvoient passer deulx
hommes d'armes ensemble. Si vint sur le pont
Bayard, et n'avoit avec luy que ung aultre
homme d'armes, si luy dit ;
— Mon amy, je vous prie que tost et viste-
ment courez devers noz gens et amenés des
gens pour garder ce pont de passer à celle
grosse flotte de gendarmes que je voys bien
84 BAYARD
près d'ici. Et, en vous attendant, je bouteray
bonne payne à garder ce pont.
Or alla cest homme d'armes quérir secours,
et le noble Bayard, bien desliberé, monta sur
le pont. vSi arrivèrent les Esi^aignolz et fort
frappoient sur Bayard ; mais le vertueulx
chevalier à l'ung donnoit sur le lieaulme, à
l'aultre sur la teste et bras, les aultres ruoit
en la rivière. Dont les Espaignolz estoient tout
esbays. Et quand virent que, par une si
merveilleuse force et rudesse, les ruoit et
gettoit dans la rivière, dont bien tost cinq ou
six tombèrent dedans parce qu'elle estoit
moult profunde et lymoneuse, et les bors de
la rivière si haulx que cheval ne jjouvoit arri-
ver au dessus, voyant Espaignols ainsi ahontez
d'ung Françoys, gettoient contre luy picques,
lances et aultres arnoys de guerre. Mais tout
ne leur servoit de riens, pource c^ue le noble
Bayard rebatoit tout. Et dura le combat une
grosse heure. Alors vit Bayard le secours des
Françoys aproucher de luy. Si cria à haulte
voix :
— Hastez vous, nobles Françoys, et secoures
BAYARD 85
moy, car cette bande espaignole est à nous, et
à maie heure sont venuz pour vouloir passer
ce pont.
Quant Bayard vit ses compaignons françoys
estre arrivés au pied du pont, cria à haulte
voix :
— Suyvés moy, mes amis !
Et passa le pont oultre, frappant sur ses
ennemys comme ung lyon, et les Françoys qui
estoient venuz, après luy.
Quant les Espaignolz virent ainsi frapper
Bayard, pensant que les aultres ne feroient
pas moins, si se reculèrent le mieulx qu'ilz
peurent, attendant secours des aultres qui
n'estoient pas encore passes celle rivière. Mais
le noble Bayard avecques ses compaignons en
defïirent une grosse partie, et l'eussent toute
deffaicte si n'eut esté que, de loing, virent
venir une grosse bande de gens de cheval. Alors
dict Bayard à ses compaignons :
— Messieurs mes amys, chescun s'arreste,
car je voys une grosse bande de gens venir au
secours de noz ennemys.
Chescun alors pensa à la retraicte vers le
86 BAYARD
pont, et demeura Ba^^ard tout le dernier,
jusques ses gens eussent passé le pont. Mais
ils ne sceurent si tost passer que les Espaignolz,
bien cinquante hommes furent sur Baj^ard.
Quant Bayard veist qu'il n'estoit possible
soy deffendre, si dist à ung des plus apparans
des Espaignols :
— Seigneur, ce n'est pas honneur à cinquante
combatre contre ung. Mais s'il y a aulcun de
vous aultres qui voulsist à moy combatre, je
suis tout prest.
Alors, dist un Espaignol :
— • Françoj's, comme ose tu parler ainsi,
veu que tu ne nous peultz eschapper ?
— Certes, ce dist Bayard, je suis trop las
pour ceste foys moy deffendre contre une telle
troppe.
— Or dist l'Espaignol, Françoys, estes vous
gentilhomme?
— Ouy, certes, dit Bayard.
— Comme est vostre nom ? dict l'Espaignol,
et je vous saulveray la vie.
— Mon nom dist est champion du pays de
Guienne.
BÂYARD 87
Sur ces parolles, dict l'Espaignol à ses com-
paignons :
— Or avons-nous gaigné ung prisonnier,
gardons le bien, et le boutons au milieu de
nous, qu'il ne s'en aille.
Et, ainsi qu'ilz avoient proposé lui oster ses
armes, quant les Françoys qui avoient passé
le pont, moyennant le seigneur Bayard, virent
ainsi le mener, furent très dolans; alors l'ung
d'iceulx va dire :
— Frères et amys, secourons le noble Bayard,
lequel a bouté sa vie en dangier pour nous
saulver. Ce nous sera honte à tousjours, si
ainsi le laissons mener aux Espaignolz, car si
luy ostent son armet et baviere, ilz congnois-
tront que c'est Ba3^ard. Alors, tout l'avoir de
la France ne l'auroit pas. Mais le feront mourir
cruellement, dont seroit dommaige plus que
de chevalier du monde. Or, hastons-nous et le
secourons avant qu'il soit congneu des Espai-
gnolz.
Alors coururent tous jusques ilz vin^)?fent près
des Espaignolz. Et quand l'ung d'eulx apercent
que les Françoys reddement venoient contre
88 BAYARD
eulx, et que desjà estoient fort approchés, crya à
haulte voix :
— Ah, messieurs, ce n'est pas temps de causer
à ceste heure, ni deviser à ung prisonnier. Vêla
tous ses compaignons franc oys qui nous appro-
chent bien fièrement.
Alors que Bayard ouit ces parolles, son
cueur enfla et devint gros comme d'ung lyon
dont il porte les armes. Et quant ouit cryer les
Françoys : « France ! France ! Laissez ce pri-
» sonnier ! Oncques ne pristes prisonnier qui
» si chier vous cousta », alors Bayard tyra son
espée, laquelle ilz ne luy avoient pas encore
ostée, pource qu'il les entretenoit tousjours de
belles parolles, et comme ung aultre Hector, ou
Pompée, ou le bon chevalier chrestien Roland,
fièrement et si rudement frappa sur ung Espai-
gnol, qu'il le rua par terre. Et puis donne des
espérons à son cheval qui estoit moult las ;
mais la nécessité augmenta la force.
Quand les Espaignolz premiers contre les-
quelz avoit gardé le pont Bayard virent ainsi
sur tous les aultres combatre Bayard, ilz vont
cryer contre celluy qui l' avoit prii^ prisonnier :
BAYARD 89
— O la grande faulte que avés faicte de non
oster les armes à ce forcené et enragé Françoy s !
Nous le vous avions bien dict, car luy tout
seul a gardé le pont plus d'une heure contre
nous, et si en a rué plus de six dans la rivière.
Ce combat fust fort merveilleulx d'ung
cousté et d'aultre, nonobstant que les Espai-
gnolz fussent beaucoup plus que les Françoys.
Mais les Françoys comme enragés frappoient
et aymoient mieux mourir que ainsi se ran-
dre, et par especial Bayard, qui estoit asseuré
de mourir cruelleijient s'ils le pouvoient tenir
en leur puissance. Parquoy commencèrent les
Françoys à frapper plus fort que jamais, tant
quMs boutèrent les Espaignolz en fuyte.
Or n'avoient garde les Françoys de les
suyvre, car leurs chevaulx estoient cassés et
mouroiont de fain et estoient maigres et def-
faictz. Mais quand le noble chevalier Bayard
les v^i^t ainsi fouyr, crya à haulte voix :
— O Espaignolz legiers et caulx sur tous
aultres, aujourduy n'avés pas bien vostre
astuce et cautelle Affricquaine et penine em-
ployé, quand vous avés eu en vostre main
go BÂYARD
celluy que plus desiriez avoir, c'est le cham-
pion Bayard. Certes, rien n'y a servy vostre
cautelle contre le vouloir de Dieu, qui au-
jourduy m'a saulvé la vie. Rien ne vault
prudence humaine que on appelle cautelle
contre de Dieu la sapience.
Quand les Esi)aignols qui estoient demeurés
des derniers ouyrent que leur prisonnier
Bayard eschappé estoit, à peu ne tint qu'ils
ne sortissent de leur sens, et incontinant cou-
rurent et le dirent à leurs compaignons, dont
celluy qui l'avoit prifis cuyda mourir de
dueil. Car si l'eu^t congneu, l'eust plutost tué
que par mettre que fust eschappé.
Or, disoient les ungs :
— En maie heure l'avons nous ainsi perdu,
car nul Françoys oncques ne fit tant de maulx
aux Espaignols que ce Bayard. Et si France
avoit plusieurs telz Bayard, il n'y a nation
qui sceust à France résister.
lycs aultres disoient que Dieu garde tousjours
les gens de bien et leur honneur, et que ce
eust esté dommaige s'il eust esté prisonnier,
pource qu'il a le bruyt d'estre chevalier sans
BAYARD 91
reproche, et bien le desmontra au combat du
seigneur Alonce que, après sa mort, fust très
doulant et desplaisant de sa mort, laquelle il
pleura bien fort, et si luy fist moult gros
honneur à sa sépulture, contre les costumes
des guerres anciennes.
I/CS aultres disoient :
— Certes, on dict beaucoup de bien de
Bayard.
Mais ilz estoient desplaisans qu'il fust es-
chappé, pource que si souvent s'estoit mocqué
d'eulx.
lycs aultres disoient que c'estoit sa coui^tume
de se jouer aux gens joyeusement, sans mal
dire de personne du monde, et que souvent de
luy parloit par jeulx, et plus souvent que des
aultres. Et en France, oncques homme ne fust
desplaisant de parolle que Bayard dist, ne
oncques homme ne fut triste en sa compai-
gnie.
Et par ainsi les Espaignolz devisoient des
gestes et meurs du noble Bayard ; mais quelque
parolles qu'ils en sceussent dire, ilz estoient
très desplaisans de ce qu'il leur estoit eschappé.
92 BAYARD
Et, par le contraire, les Françoys, joyeulx de
sa recouvrance.
Et pouvoient les EsjDaignolz, à l'heure qu'ilz
tenoient Bayard, avecques l'évangile dire :
Modiciim vidimus eum. Et Bayard, ainsi :
Modiciim videhitis me. Mais je prie à Dieu à
ceste heure que tous temps et sans fin, vo^^e
Baj^ard au réanime des vivans
^ Comment le noble chevalier Bayard alla
avecques le roy Loys douziesme à la con-
queste de Gennes, et comme7it il monta le
premier au bastillon. Chapitre .v.
Du temps que le roy lyoys douziesme te-
noit Gennes, les gentilz hommes eurent
grosse discention contre les marclians et la
commune de la cité et furent deschasssés les
nobles par le commung peuple, et ce par inci-
tation de pape Jule Second, qui pour lors
94 BAYARD
estoit devenu maulvais françoys pour la recom-
pance des biens que les Françoys lui avoient
faict quant fuèt chassé par pape Alexandre
Borgie, et ne trouva refuge ny sauîveté que
France. Et ainsi de ce que les Françoys furent
cause qu'il fut faict pape par le moyen de
monseigneur le légat d'Amboise qui luy donna
toutes ses voix qui tenoient pour luy. Parquoy
le dict pape fust moult ingrat envers les Fran-
çoys, qu©:^ est le péché qui plus desplaict à Dieu
que ingratitude. Les dicts nobles de Gennes
envoyèrent une embassade devers le roy et fist
une belle oraison, pour la noblesse de Gennes,
messire Estienne Vivaldi, docteur en loix,
laquelle aultres foys ay insérée en mon livre
dict Tropheum Gallorum. I^e roy Eoys voyant
le discort et controversie des nobles et cy-
to}' ens de Gennes, envoyast gens pour demons-
trer au peuple qu'ilz voulussent obtempérer
en toute raison aux gentilzhommes, laquelle
chose ne volurent faire, mais esleurent un duc
de bas lieu et le menarent par la cité en
triumphe.
Voyant le roy que le peuple de Gennes estoit
B A YARD 9 5
effréné et insencé, désirant bouter paix entre
eulx, leva une moult belle armée en France
pour aller conquester Gennes, lesquelz estoient
révoltez contre luy. Si fist amasser gens par
tous lieulx. Et alors le noble Bayard estoit à
lyyon, malade d'une fièvre quarte, laquelle il
pourta longtemps, et oultre, avoit au bras
dextre ung ulcère très mauvais et assés caver-
neux.
Or ung jour, je donnay à soupper en ma
maison au dict capitaine Bayard, et à sa cou-
sine, Damoiselle Magdelene Terraille, femme
de feu escuyer noble Claude de Varey, Panetier
pour lors de la Reyne. Or advint au soir en
souppant que je lui dictz :
— Monsieur le capitaine, je me esmerveille
de vous qui estes si fort malade de la fièvre et
oultre avés au bras ulcère moult dangereulx,
comme voulés-vous aller à Gennes avecques le
roy entre ses montaignes penines et à la guerre
vous bouter en dangier ?
Si me respond :
— Certes, vous dictes vérité, mais à la né-
cessité on ne doibt laisser pour aulcune chose
q6 BAYARD
son prince, et mieulx aimeroys mourir avec-
ques luy que de guérir icy à honte.
Alors je luy ditz :
— Seigneur capitaine, au moins jusques
serés bien guery de vostre bras, allés après le
roy pour n'estre si fort foullé des gens, avec-
ques monsieur le légat D'Amboise jusques à
Gennes, et entre cy et là, pourrés estre guery
de vostre bras et aussi de la fièvre.
— Certes, dict-il, monsieur mon amy vous
dictes très bien, mais une chose je crainctz à
merveille, c'est que ces prothonotaires qui suy-
vent monsieur le légat chevaulchent ung tas de
mulles espaignoles, lesquelles ruent souvent et
j'ay maulvaises grèves, parquoy craindroys
plus les piedz des mulles lesquels n'ay pas
acoustumé et ayme mieulx estre entre les che-
vaulx qui me congnoissent, et moy eulx.
Alors luy réponds :
— Seigneur capitaine, il vous est à pardon-
ner, car ce n'est pas dès maintenant que com-
mencés à gaudir.
— Certes, ne foys, dict Bayard, je le dictz
sans jeulx ainsi que l'entends.
BAYARD 97
A la response du dict seigneur capitaine,
ceulx qui estoient presens moult se boutèrent à
rire pource que d'une grâce le disoit qu'il n'est
possible à descripre.
Bientost après, toute l'armée passa les mon s
et si à coup que l'on ne veist jamais armée
si tost passer les mons. Et saigement le fist,
car s'il eust demeuré dix jours de plus, les
Genevoys avoient secours du pape et de l'empe-
reur Maximilien, et fussent les Françoys mors
de faim aulx montaignes. Aussi le sçavoit
bien le prudent roy, que la nature des Fran-
çoys veult estre tost et soubdainement boutée
en exécution, et ne séjourner longtemps en
ung lieu comme bien recite César en ses com-
mentaires et Julius Celsus son commentateur
aussi, et autant en dit Florus en ses epi-
thomes.
Quant l'armée eust la pluspart passées les
montaignes, le roy part de L^'On à toute dili-
gence, et le noble Bayard, avecques sa fièvre
et bras avecques luy, et fist tant le roy par
ses journées que en brief fust devant Gennes.
lycs Genevoys furent bien esbahys de la dili-
BAYARD 7
gS BAYARD ^ r i
gence qu'avoient faicte si soubdaine, et n'eus-
sent jamais pensé qu'ils eussent si tost les
mons passé, et cuidoient' bien avoir secours
avant la venue des Françoys.
Or, avoient faict ceulx de la ville en hault
d'une montaigne un bastillon moult fort pour
secourir la ville, et sembloit estre imprenable
à tout le monde.
Quand les Françoys virent ce bastillon si
fort au dessus de la montaigne, si furent moult
esbays à cause que la montaigne estoit moult
haulte et droicte et aspre à monter. I^e roy
tint son conseil assavoir-mon si on devoit
monter et assaillir ce bastillon. I^es ungs
disoient que seroit bien hasardé l'armée et la
noblesse, et qu'ils avoient moult grant avan-
taige sur les Françoys. Les aultres disoient
que on pouvoit bien avoir et combatre la ville
sans gaigner le bastillon. Alors voyant le noble
Bayard plusieurs et diverses opinions, dict
devant le roy et devant tous les princes :
— Syre, je suys d'advys que devons hardi-
ment monter la montaigne, et combatre ces
bourgeois et marchans de ville et chasser
hors de ce bastillon. Et moy, avecques ma
BAYARD 99
fièvre quarte, laquelle à mon soet, à celte
heure, fut ailleurs, et avecques mon bras bien
foible, je veulx monter le premier.
Et puys dist au capitaine Maugeron qui,
despuis, mourust devant Ravenne :
— Capitaine Maugeron, venés avecques moy,
car sommes d'ung pays et long temps nous
nous congnoissons. Suyvés moy, et si le bras
est foible, si sera aujourd'huy esperimenté.
Quant aux jambes, elles sont agilles et legieres
pour bien monter.
Aux parolles de Bayard, tous jeunes gentilz-
hommes prij^rent cueur et dirent tous en-
semble :
— Suyvons Bayard. Par raison, ne devons
craindre monter après luy.
Et par ainsi montèrent tous les gentilz-
hommes premier après Bayard, et les aventu-
riers et Gascons après moult fièrement. Tous
se esmerveilloient de Bayard, qui avecques sa
fièvre montoit si legierement devant tous les
aultres, la demy lance à la main. Et, inconti-
nant qu'ilz furent au hault de la montaigne
auprès du bastillon, crya Bayard :
— France ! France ! Or, marchans, défendes
100 BAYARD
VOUS avecques vos aulnes, et laissés les picques
et lances, lesquelles n'avés acoustumées.
Ht, à ce cry, marcha Bayard avecques ses
compaignons sur les marchans, cordonniers et
drapiers et charpentiers, et frapèrent d'une si
grande force et hardiesse que c'estoit mer-
veille.
Et par especial, le noble Bayard tellement
frappoit que les Genevoys fuyoient devant
luy comme brebis devant le loup, et se esmer-
veilloient les Genevoys d'icelluy qui ainsi
frappoit et tous jours exhortoit les aultres à
combattre. Et par fin firent tant les Françoys
qu'ils boutarent les Genevoys en fuicte. I^es
ungs fuyoient d'ung cousté de la montaigne,
les aultres de l'aultre.
Voyant Bayard que ainsi fuyoient Genevoys
et Françoys après chassant, si crya Bayard :
— Messeigneurs et frères, allons gaigner le
bastillon, car pourroien': plusieurs estre dedans
qui, à la descente, pourroient ruer sur nous et
nous deffaire.
Et, à ce mot, tirarent tout droit au bastil-
lon, là où estoient Genevoys au nombre de
BAYARD lOI
deulx OU troys cens encore. Et quand le noble
Bayard fut illec arrivé, si rua sur ceulx Gene-
voys moult rudement. Et quant virent que
ainsi estoient par Bayard meurtris, pri^^rent
la fouyte, et délaissèrent le bastillon et pri^-
(î'rent acourre droidt au bas de la montaigne.
Et par ainsi, Bayard avecques ses compai-
gnons gaignèrent le bastillon, qui fut cause de
la prinse de la cité de Gennes. Car, après que
le bastillon fut pri^s et gaigné par les Fran-
çoys, ceulx de la cité se randirent à la mercy
du roy Loys, et entra après le dict roy en
moult grant triumphe comme victorieulx en la
cité, là oii il fit par justice mourir celluy qu'ilz
avoient egleu duc de Gennes et le seigneur
Justinian, lesquelz estoient promoteurs d'icelle
discorde des nobles avecques le populaire.
:^
M —
^
^ Du noble Bayard comment à V espedition
du roy Loys douziesme contre les Veniciens
eust charge de gens de pied et de cheval.
Chapitre .vi.
UNG temps après la deffaicte et couqueste
de Gennes, les Veniciens, qui estoient
pour lors confédérés avecques le roy, eurent
guerre contre l'Empereur Maximilian au pays
de Friolle, à ung lieu nommé la Piarre. Voj^ant
les Veniciens l'empereur estre fort indigné
contre eulx, practiquèrent appoinctement avec-
ques luy sans faire aulcune estyme du ro3^ Et
sans le a^vertir aulcunement, dont moult leur
couéta après. Et furent leurs articles passés et
concludz sans le roy, nonobstant que les Ve-
niciens retinrent par u;ig article que si le roy
vouloit entrer aulx pasches faicteS entre eulx
et Maximilian, qu'il pourroit entrer.
Voyant le roy, qui estoit saige et prudent,
la superbe vénitienne emplumée contre la
nature du lyon avoir ainsi appoincté sans luy,
BAYARD I03
si cogita en luy et pensa comment il pourroit
abattre cette grosse orgueil du 13'on emplumé.
Si practiqua par le moyen du légat d'Amboise
appoinctement avecques l'empereur, avecques
le Pape Jule second, avecques le roy d'An-
gleterre aussi, au lieu de Cambray, en Picardie, f gp^
Et fut aussi compri||is le roy Ferran, roy
d'Espaigne, qui pour lors e^toit puissant
prince et saige, et fut faicte conspiration
contre les Veniciens qui, pour ce temps, ne
craignoient prince clirestien par leur superbe.
Et entreprii|t le roy Loys tout seul de deffaire
les Veniciens, car il estoit asseuré que Espai-
gne, Angleterre et Jule Second ne faisoient
cest appoinctement fors pour destruire France .
Pour ce qu'ils ne congnoissoient la force et
cautelle venicienne et de leurs ennemys,
vouloient destruyre leurs ennemys. Mais le
roy, congnoissant sa puissance et icelle des
Veniciens, ne vouloit coadjuteur, ains seule-
ment vouloit estre en seurté de ses ennemys
de ne courre en son royaulme du temps qu'il
feroit guerre contre le lyon emplumé Venicien,
A ceste cause, le roy, avecques grosse
104 BAYARD
arme, passa les mons. Et, congnoissant la
vertu du noble Bayard, luy donna trente
hommes d'armes, lesquelz souloit avoir le
capitaine Chatelar. En oultre, le roy fist
appeler Bayard, si luy dict :
— Capitaine Bayard, je vous ay donné
trente hommes d'armes que souloit avoir feu
Chatelar ; mais nonobstant icelle compaignie,
pource que toujours avés bien conduict gens
de pied et sans aulcune pillerie faire sur le
peuple, à ceste cause, veulx que, en ceste
expédition présente ayez soubz vous mil hom-
mes de pied et voz hommes d'armes conduira
vostre lieutenant. .
m-
— Syre, dit Bayard, à vous est commander,
et à moy d'obéir à vostre commandement.
Mais vous prie de bon cueur et supplie que,
puisqu'il plaist à vostre majesté que je aye
charge de gens de pied, sera vostre plaisir
vous contenter que j'ay seulement cinq cens
hommes et que je les elyse à mon plaisir, car.
Sire, je vous prometz que je feray plus de
cinq cens par moy eêleuz que de deulx mille
aultrement choisiz. Et suis content, Syre,
BAYARD I05
estre tousjours des premiers et aulx lieux
\-i plus dangereulx pour donner à congnoistre
que Bayard est pour conduyre gens autant à
pied que à cheval. Car oncques ne fut Bayard
en bataille là où il eust charge de gens de pied
que on ne parla de ses faictz et de ses gens
plus que de tous les aultres.
Et oncques ne volust avoir plus de cinq
cens en charge, et avoit si bon bruyt par là
où il passoit, que venoient à lu}' de dix lieues
les paisans pour le faire passer avecques ses
gens en leurs villaiges, et se debatoient qui les
auroit, pource qu'il faisoit faire si bonne jus-
tice et pugnissoit les delinquans sans fouler
le peuple. Et n'eust osé ung gendarme piller
une poulie contre le vouloir de son hoste.
Parquoy n'estoit pas merveille s'il estoit aymé
d'un| chescun.
Le roy Loys avoit passé les mons avecques
luy monseigneur le duc de Lorrainne, avecques
lequel j'estoye, et tousjours prest de sa per-
sonne, et tous les princes de France. Ainsi
vint à Milan, et n'eust pas demeuré six jours
à Milan, que les Veniciens boutarent le siège
I06 BAYARD
devant Trivys, laquelle ville n'estoit poinct
deffensable, car on ne la pouvoit remparer
par derrière les m«^rs, à cause des maisons. Et
si avoit dedans bons capitaines, comme le
capitaine Imbaud de Romanieu, Daulphinoys
bien estimé en guerre, le capitaine Fontrailles,
lesquelz voyant desroclier et rompre les ni^urs
sans pouvoir ramparer, comme gens saiges et
prudens, parlamentèrent au seigneur Bartho-
lome Dalviano et au seigneur comte Petilliano,
et les en lassarent aller les capitaines, bagues
saulves, et les aultres un baston blanc en la
main.
La baterie fut si forte que nous en ouyons
l'artillerie de Milan, qui fust cause que le roy
partit plutost beaucoup qu'il n'eust faict, et
partit au matin de Milan, et vint avecques son
armée coucher à Casam, et l'endemain, passa
la rivière de l'Adda sur un pont de bateaulx à
la barbe des Veniciens, sans qu'ils osassent
bouger de Trivys. Et demeura le roy quatre
jours delà la rivière là oii tous les jours avoit
guerre guerréable entre Françoys et Veniciens.
Et là fust tué le capitaine Chapperon.
BAYARD 107
Après, les Veniciens boutarent le feu à Trivys
et marcharent contre Pandin, et les Françoys
contre Rivolte à cojrfsAé les ungs des aultres. Et
pript le roy Rivolte par force.
L'endemain, le roy print son chemin vers
Pandin, et les Veniciens aussi. Si trouva nostre
avantgarde la rieregarde des Veniciens, laquelle
conduisoit le Seigneur Bartholomé Dalviano,
et ainsi commença la bataille moult forte et
impétueuse, laquelle dura quatre heures tous-
jours combatant, et eust beaucoup d'affaire
nostre avantgarde, si n'eust esté secourue par
une bande de nostre • .deregarde, dont le noble
Bayard, avecques ses cinq cens hommes, fit
merveilles. Car les gens de Bayard estoient tous
gens de eli^te et qui de long temps avoient
suivy les armes, et avoient leur capitaine
Bayard, qui faisoit merveilles, tousjours les
exhortant et cryant :
— Amys, frappons dessus les bourgeois Ve-
niciens !
Et firent tant les Françoys qu'ils gaignèrent
la bataille. Et fut faict prisonnier le seigneur
Bartholomé Dalviano par le vaillant chevalier
I08 BAYARD
et preulx monseigneur de Vandenesse, frère de
monsieur le mareschal de Chabannes, lequel sei-
gneur de Vandenesse morust dernièrement à la
retraicte des Françoys, quant le noble Bayard
print congé de ce siècle. Et, pource qu'ilz avoient
esté tousjours amys et compaignons et sem-
blables en armes durant leur vie, aussi conve-
noit par raison leur fin estre semblable.
Après la bataille estre gaignée, le roy
marcha oultre l'endemain, et print le cliasteau
de Caravas, et, de là, vint à Bresse, laquelle
se randit à luy. Et puis print son chemin
vers Pesquiere et print le chasteau par force,
là où furent tués Veniciens quatre à cinq cens.
Et demeura à Pesquiere troys semaines,
attendant parler à l'empereur Maximilian. Et
quant vit que l'empereur l'abusoit, revint à
Crème et à Crémone, de Crémone à Pisqueton,
de là à Ivode, de lyode à Milan, et demeura
troys semaines à Milan, et après, s'en retourna
en France. Et monseigneur le duc de Lorraine
Anthoine, avec lequel je estoye tousjours,
jusques à Lyon. De Lyon, alla le roy à Blays,
et monseigneur le duc et tous nous aultres
ses serviteurs, alasmes en Lorrainne.
^ Comment les Françoys qui estaient à
Ferrare défirent à la Bastide les gens de
pape Jule après la prise de la Mirandole.
Chapitre .vii.
UNG temps après que la Mirandole fut
prinse, le roy I^oys .xii. envoyast le
seigneur de Monteson de la mayson de ClermoVv
au Daulphiné, le noble Bayard, le Seigneur
de lyude, et le capitayne Fontraille à Ferrare.
Pape Jule second, qui pour lors estoit confe-
deré avec le roi Ferrànd d'Arragon, envoyast
cent hommes d'armes napolitains espaignolz,
six cens chevaulx legiers, sept mille hommes
de pied napolitains espaignolz, six cens che-
vaulx legiers, sept mille hommes de pied napo-
litains espaignolz ou romains pour bouter le
siège devant la Bastide, laquelle place assés
forte est située à trente cinq mille de Ferrare,
bien près de Argenté, et à VIII mille de la
cité de lyuques.
IvCS Françoys estoient à Ferrare dont le
seigneur de Monteson estoit pour lors le chief,
IIO BAYARD
qui estoit capitajme moult hardy et preulx,
mais aulcunes foys subject à son plaisir. Le
noble Bayard estoit aussi à Ferrare avec sa
compaignie lorraine. Le seigneur du Lude et
Fontraille aussi estoient avec eulx.
Quand Bayard, qui tousjours avoit honneur
françoyse devant les yeulx, sceust que les
ennemys avaient bouté le siège devant la
Bastide, si dict au seigneur de Monteson :
— Monsieur, je croy que estes assés açlverty
que les ennemys ont bouté le siège devant la
Bastide. Il me semble que les debvons secou-
rir, et le plutost sera le meilleur, car la place
n'est pas forte.
Alors respond le seigneur de Monteson :
— Seigneur Bayard, à vous semble n'estre
riens impossible, et c'est vostre coustume tous-
jours à chercher les grans affaires. Vous sçavés
que les ennemys sont beaucoup plus fortz et
puissans que nous : ils ont cent hommes d'ar-
mes bons et esleus, six cens chevaulx legiers,
sept mille hommes de pied. Nous ne avons en
tout que .viii. vingt hommes d'armes françoys
et mille hommes de pied. C'est bien petit
contre une si grosse troppe de gens.
BAYARD I I I
Alors respond Bayard :
— Seigneur, vous dictes vérité ; mais vous
sçavés que les ennemys sont plus foulle de
venir de Naples et de Rome que nous, et aussi
qu'ilz ne se douptent de riens, pource qu'ils
sçavent bien que nous n'avons pas, ce leur
semble, gens pour les combatre. Qui est la
cause que, si diligentons à les surprendre, facil-
lement les defferons. Dieu ne donne pas tous-
jours la victo3^re au plus grand nombre, et
plus souvent a donné la victoyre au moindre
nombre que au plus grant. Comme fit à
Alexandre le grant avec .xxxii. mille Gregoys
lequel deffit le roy Dayre de Perse, qui avoit
quatre cent mille Persiens. Et Jule César, avec
un peu de Françoys, deffit Pompée le grant,
qui avoit quatre foys autant de Romains. Et,
de nostre temps, le roy Charles .viii., à Four-
noue, avec .viii. mille Françoys ou S^uisses,
deffist quarante mille Italiens. I^a victoyre
vient de Dieu, et non pas du nombre des gens-
Pource Dieu fust indigné contre David de ce
qu'il fit nombrer les enfants de Israël, pource
que il vouloit que David eust confiance en
luy, et non pas au nombre des hommes.
112 BAYARD
Quant le capitaine Monteson eust ainsi ouy
parler Bayard, si appellast le seigneur du Lude
et Pierrepon Daly, lieutenant de Bayard, et
leur dit :
— Messeigneurs, vous avés ouy parler le
capitaine Bayard. Que vous semble de ses
parolles ?
— Certes, seigneur, dit Pierrepon, je suys
de l'oi^pinion de Bayard.
— Certes, dict Monteson, vous estes sus-
pect, vous n'avés garde de dire le contrayre.
Mais, seigneur du lyude, et vous, Fontraille,
quelle est vostre oppinion ?
Alors, respondirent :
— Monsieur, nous sommes de l'oppinion
du cai)itaine Bayard.
Alors dë^liberarent ce soir partir et miarent
sur la rivière du Pau les gens de pied à .xxii.
heures, à la forme italienne, sur la nuyt, et
partirent de Ferrare les gens de cheval par
terre et clievamchèrent toute la nuyt, et firent
tant que au point du jour furent près des
ennemys.
Et vin(^rent près d'une petite rivière pro-
BAYARD Il3
funde à merveille et estroicte, là où failloit
passer sur ung petit pont l'ung après l'aultre.
Si firent tant qu'ilz passèrent sans que les
ennemys en fussent advertis. Leurs gens de
pied, qui estoient venus parla rivière du Pau,
furent aussitost au petit pont que les gens de
cheval. Si sg: assemblèrent et migrent leurs gens
par ordre. Si vi^^rent sur les liuict heures du
matin, à la forme françoyse, près des ennemys.
Si di^t le capitaine Pierrepon à ung, dit
Anglas .
— Voyés si nos ennemys sont point en
bataille, et si se bougent.
Alors allast ung peu près des ennemys, si
vist que les ennemys ne faisoient compte de
riens Adonc marchèrent les Françoys par si
bon ordre que ilz vindrent se joindre aulx
ennemys. Si frappèrent Françoys moult fière-
ment sur eulx, et les bouttèrent en routte.
Alors, le noble Bayard, comme ung vray
Hector ou Achiles, crya à haulte voj^s :
— France ! France !
Si ruast si durement sur les ennemys, que
les desbranlast totallement.
BAYARD 8
I 14 BAYARD
y Quant les ennem5^s se virent ainsi pressés,
'cuydoient que les Françoys fussent six foys
aultant. Si se misrent à ionyr, les Françoys
après eux. Si furent tous tués ou prins pri-
sonniers, et peu en eschappast.
Après cette deffaicte, les Françoys retour-
nèrent à Ferrare, là où le duc leur fist la plus
grant chière du monde, et, sur tous aultres,
au noble Bayard.
Car le bruyt estoit que Bayard estoit la
cause principalle de celle deffaicte. Et fust la
cause que la duchesse fist plusieurs j)résens
au noble Bayard. Et tous les jours, les dames
de P'errare visitoyent le preulx chevalier
Bayard, lequel tousjours se gaudissoit plai-
samment d'elles.
Et estoit Bayard si fort aymé d'ung clias-
cun, que on ne pouvoit soûler le peuple à bien
dire de luy.
^ Comment le noble Bayard entra le
premier dans la cité de Bresse avec mon-
seigneur le duc de Nemours, qui estoyt de
la mayson de Foix, nepveu du roy Loys
.xii. et filz de sa sœur. Et comme il fut
blecé en la cuisse. Chapitre huitiesme.
LE roy lyOys douziesme, très chrestien, après
la discention qu'il eust avecques pape
Jule second, et après que ledit roy eust chassé
le pape de devant Boloigne, les Veniciens
occuparent par aulcuns moyens, avecques
l'aide dudit Jule, la cité de Bresse, laquelle
cité avoit esté édiffiée par ^es Françoys les-
quelz Bregnus avoit mené en Italie, et nomma
la cité de son nom, Bresse.
I 10 BÂYARD
Ce Bregnus conquist Milan, Bergame, Vin-
cence, et aultres cités, et les édiflia. Dont
ice'le province fut nommée Gaule des Fran-
çoys transalpine. Et depuis, a prinse plusieurs
noms, comme L,ombardie, aux longues bar-
bes qui estoient gens des vScithes, et Insubrie,
des Insubriens. Mais, par les Françoys, a tou-
jours retenu le nom de Gaule transalpine,
c'est Gaule oultre les Alpes.
Le duc de Nemours, nepveu du roy, estoit
moult vaillant prince, jeune de vingt-cinq ans,
hardy aulx armes et aymé d'ung chescun. Et
n'y avoit Françoys soubz luy qui voulentiers
ne voulcist exposer et bouter en dangier sa
vie pour luy. Entre tous capitaines, il aymoit
singulièrement le noble chevalier Bayard pour
ce qu'il estoit chevaleureux comme luy, et
ung chescun aynie naturellement son sembla-
ble en meurs. Et pour ce, se gouvernoit total-
lement par le conseil de Bayard, dont bien
s'en trouva. Et si, despuis, plusieurs aultres
eussent ensuyvy le conseil de Bayard, les
choses n'eussent pas empirées.
Alors, ce bon et chevaleureulx prince dict à
Bayard ;
BAYARD I I 7
— Capitaine mon am}^ vous sçavés comme
les Veniciens par cautelle ont prisse celle
noble cité de Bresse, laquelle, par droict natu-
rel, doibt estre françoyse, car les Franço^^s
l'ont édiffiée et bastie, dont encore elle porte
le nom de ce preulx Bregnus, Françoys, qui
conquesta toute l'Italie. Et vous sçavés que
toutes choses volentiers par symbolisation
philosophale retournent à leur nature. Or, vous
prie que en vérité dissiés vostre oppinion,
c'est comment pourrons trouver moyen pour
recouvrer celle belle cité et la retourner à ses
premiers maistres et à sa première nature.
A ces paroles, par manière de jeu, et comme
celluy qui ne prent les choses trop aigrement,
respondit Bayard :
— Monseigneur, il me semble que, veu vostre
ciieur et hardiesse, et aussi de voz nobles
Françoys, que ce n'est pas chose difficille à
une telle noblesse prendre et conquérir une
citée gardée et deffendue par bourgeois et
marchans de ville, dont le gouverneur est ung
salge providateur qui oncques ne rompist
lance en guerre.
Alors respond le duc :
I l8 BAYARD
— C'est très bien dict, capitaine Bayard ;
mais vous sçavés que le seigneur André Grist
est homme sçavant, sinon par expérience aulx
armes, si est par doctrine et par prudence
naturelle.
— Il est vray, dict Ba^-ard, je le congnois
saige et prudent et civil. Mais de luy si me
esmerveille de ce qu'il est venu à Bresse avec-
ques tous les paisans de la seigneurie. Or,
seigneur prince, dict Bayard, vous sçavés que
nous tenons le chasteau de Bresse, qui est sur
la ville en la montaigne. Allons au chasteau,
et puis baillés moy cinq cens hommes, et je
marcheray le premier. vSi voyés que la fortune
au commencement soit bonne, suyvés la for-
tune. vSy voyés, dict Ba3^ard, que nous ayons
du pys, faictes ainsi que l'entendrés.
— Certes, dict le duc, capitaine, vous parlés
comme homme de cueur. Alez donc le premier
avecques vostre compaignie, et je vous pro-
metz que vous serés suyvy de moy, et deusse
à ce jour vray ment mourir.
Alors marcha en ordre Bayard comme ung
lyon rampant, cr3'ant à haulte voix :
— Mes amys,, suyvés Bayard, descendons en
BAYARD 119
bas, la montaigne est nostre. Il est plus aysé
à descendre que à monter. Ung en doibt valoir
dix aujourduy.
A ceste parolle, tous par ordre descendirent
de la montaigne du chasteau, tirant à la
citadelle, cryant : « France ! France ! »
Quand le seigneur messire André Grist en-
tendist le cry des Françoj-s, fust moult esmer-
veillé d'icelle furie et soubdaine entreprinse.
Adoncques, dist à ses gens :
— Seigneurs, mes amys, au jourduy il se
faut deffendre contre cette impétuosité gali-
cane. Tenons nous fortz deulx ou troys heures.
Car les Franço^^s, de nature, resemblent la
flambe du feu en paille que soubdainement est
grande et merveilleuse, mais ne dure guère,
et est tost esteincte. Au commencement, sont
lyons ; mais à la fin, sont femmes.
Par ces parolles, le seigneur André Grist
qui estoit vertueulx et saige donnoit si grand
couraige à ses gens, que tous se mirent en
une moult belle contenance et très bon ordre
délibéré combatre et se très bien des Françoys
deffendre.
Alors descend Bayard tous jours courant et
120 BÂTARD
cryant . « France ! France ! » Et fut le premier
qui oncques frappa sur les ennemys.
Quant ceulx qui le suyvoient virent que
Bayard ainsi frappoit, tous prindrent si grant
couraige qu'ilz def firent la première bande des
Veniciens. Alors survint le seigneur André
Grist, qui cria à liaulte voix :
— Marchés, marchés, seigneurs veniciens,
prenés cueur, la fureur des Françoys est passée,
tenés encore ung peu ; ilz sont deiïaictz.
Alors le noble Bayard, à pied, comme ung
Hercules, donnoit dedans ces paisans et citoyens
Bressiens, criant à haulte voix :
— Seigneur André Grist, ce n'est pas feu
de paille, c'est feu gregeoys qui tousjours
brusle. Randés vous et saulvés votre vie.
Quant le seigneur Grist entendit ainsi cryer
Bayard, et que aulcun entendit nommer
Bayard, fut moult esbahy. Si dist :
— Au nom de Dieu, régnera toujours ce
Bayard. Je croy qu'ilz croissent les Bayardz
en France comme champignons. On ne parle
en toutes batailles que de Bayard. Or mes
amys. tirés tous contre ce gentil Bayard, car.
BAYARD 121
si pouvés deffaire ce Bayard, tout est deffaict.
Alors prii/çfre si grant cueur Veniciens
que tous ensemble coururent sur Bayard, et
sembloit qu'ilz n'eussent peur que de luy seu-
lement. Et tant frappèrent sur Bayard que
l'ung des capitaines veniciens s'approj^cha de
Bayard et lu}^ bailla en la cuisse d'une pique
si grant coupt qu'il luy bouta le fer dedans la
cuisse. Lors, voyant Bayard qu'il estoit moult
blecé, de son espée frappa contre la picque
près la cuisse et la couppa, et après plus fort
frappa contre ses ennemys, nonobstant que
le fer de la picque fut demeuré en la cuisse
bien avant.
Quand le noble Bayard, qui cuydoit bien
mourir de ce coup pour la grande douleur qu'il
sentoit, regardant derrière luy, veist le noble
duc de Nemours descendre de la montaigne,
comme si estoit ung aultre Theseus, ou Achil-
les, alors cria Ba5^ard :
— O noble prince, frappés dessus ces mas-
tins, tout est nostre !
A ce^te parolle, donna dessus monseigneur
de Nemours si roidement qu'il recula les
122 BAYARD
ennemys jusques près des portes de la cité,
tousjours frappant. Et fist tant par sa prouesse
qu'ilz tuarent plus de dix mille hommes à cest
assault, sans ceux que le noble Bayard avoit
defïaict.
Ceulx de la cité faisoyent des fenestres,
hommes et femmes, plus de maulx que les
Veniciens.
Adoncques en chassant, le noble Bayard
congneut de loing le seigneur André Grist ; si
luy cria :
■ — Seigneur André, rendes vous, aultrement
perdrés la vie.
Respond le seigneur André :
■ — ■ Je me rendz au seigneur de Nemours.
Adonc dict Bayard :
— C'est bien dit. A meilleur ne vous pouvés
rendre que au chief. Avancés vous : vecy le
prince de Nemours.
Alors s'avança le seigneur André Grist qui,
despuis, a esté esleu duc de la seigneurie de
Venise, et est encore pour le présent, qui, est
beau de corps, tant en grandeur que grosseur
bien proportioné de membres, qui moult res-
BAYARD 123
semble ung prince. Et si est saige tenu de
tous ceulx qui le congnoissent, qui par sa pru-
dence et saigesse, a esté entre tous les aultres
esleu duc de Venise, nonobstant qu'il en y
eust plusieurs de plus ancienne et noble
maison.
I^a cité de Bresse rendue au seigneur de
Nemours par force d'armes, tout le peuple se
retira aulx maisons. I^es ungs furent tués, qui
faisoient deffence ; les autres, prins prisonniers.
Et, par ainsi, fut pillée la cité toute, laquelle
estoit après Milan la plus riche du pays.
Le seigneur Bayard fut logé en une des
meilleures maisons nobles de Bresse, là où
estoit le seigneur, la dame et deux moult
belles filles. Incontinant que Bayard entra
dedans, la dame et ses filles lui vindrent
audevant en pleurs et se gettèrent à genoulx
devant luy, si luy cryarent mercy, disant la
dame :
— Seigneur, je vous recommande mes filles
seulement ; prenés tous noz biens, saulvés
l'honneur de mes filles.
• — • Dame, dict Bayard, où est vostre mary.
124 BAYÂRD
Dist la dame ;
— Je ne sçay s'il est avecques les aultres
en la cité, misérablement occis.
Adoncques luy dict Baj'ard :
— Dame, n'ayés peur, faictes seulement
venir vostre mary. Quant à voz filles, elles
seront en tout honneur gardées de moy et des
myens. Mais gardés vostre maison des aultres.
Elle appela deulx de ses serviteurs, si leur
dict :
— Sur vostre vie, gardés ceste maison, et
vous tenés aulx portes, et ne laissés entrer
personne sans ma licence.
Ef puis sonna tous ses gens, et leur dict :
-- Amys, gardés vous de faire aucune injure
ny desplaisir au seigneur ny à la dame de
céans, et vous gardés d'entrer dedans sa cham-
bre sans sa licence :
Et puis dict à la dame :
— Madame, gardés vos filles en votre
chambre et qu'elles ne sortent dehors à vostre
coustume, et me ferés plaisir. Et dires au
seigneur de ceste maison qu'il viengne tous-
jours manger avecques moy, et me fera plai-
BAVARD 125
sir. Au surplus, puis que voulés que garde
vostre maison, je vous prie que envoyés quérir
le plus docte et sçavant chirurgien de ceste
cité pour gucrir un coupt que au jourdu}^ un
Venicieii m'a donné en se jouant de moy. Et
en l'attendant, mon barbier accoustrera les
bandes.
Or vint un chirurgien vieulx et bien sçavant,
nonobstant que le seigneur Bayard en avoit
ung bien expert. I^a chausse fut rompue et
descouverte la cuisse. I^e fer et le bout de la
picque estoient dedans encore. Si dit le noble
Bayard aulx chirurgiens :
— Tirés ce fer dehors.
Respondit le Bessien, qui trembloit, de
peur qu'il avoit :
— Seigneur, j'ay grant peur que sincopisiez
en tirant le fer.
— Non feray, dict Bayard. J'ay aultrefoys
s^^u qu'est de tirer ung fer de chair humaine.
Tirés hardiment.
Alors tirarent les deulx maistres le fer qui
estoit moult proffond en la cuysse, dont le
noble chevalier sentist une merveilleuse dou-
120 BAYARD
leur. Mais, quant on luy dict qu'il n'y avoit
ny artère ny veine grosse blecée, il fut tout
joyeulx. Et, après qu'il fust bandé et eurent
acoustré sa cuysse, envoya quérir le seigneur
et la dame de la maison, si leur dict ; a,^
— Seigneur et Dame, je .suis adverti qu'es-
tes des plus gros seigneurs de ceste cité. Je en
suis tout informé. Mais n'ayés peur ni de moy,
ny des myens, car je ne me fitz oncques gen-
darme ny homme de guerre pour m' enrichir
ne mourir riche, car c'est moult difficile en la
loy chrestienne suyvir les armes et mourir
riche : c'est assés vivre selon Dieu et avoir
sçuffisance. Parquo}^ seigneur et vous, noble
dame, ne laissés de dormir à vostre aise, car
je bouteray bonne peine à garder vostre maison
et voz biens qui sont dedans, et n'y a homme
des myens si hardy qui vous fassent des-
plaisir.
De ces parolles furent fort joyeulx, et non
sans cause, le seigneur et la dame. Aussi le
seigneur Bayard demeura bien cinq se^maines
là dedans pour se faire panser et guérir.
Après qu'il fust guery, volust prendre congé
BAYARD 127
du seigneur et de la dame de la maison. Si
leur dict :
— Seigneur et dame, j'ay esté cinq sepmai-
nés en vostre maison très bien traicté, dont
me contente. Je vous prie, si aulcun de mes
gens ont faict chose où ayés prins desplaisir,
que me dictes, et me ferés grant service.
— Seigneur capitaine, ce dist l'hoste, à
Dieu ne plaise que je dye que aulcun de mes
gens soit mal content de vous. Car oncques ne
trouvasmes si gracieuses gens. Mais, seigneur,
je vous prie bien fort que demandés ce que
vous vouldrés, et je feray tant que serés contant
de moy ; et, si avés affaire de mon avoir, tout
ce qu'il vous plaira.
Aux parolles du seigneur de la maison, res-
pondit le seigneur Bayard : .
— Seigneur, ce m'est assés que m'avés faict
bonne chère et bien traicté et moy et mes
gens, dont vous mercye ; et, si avés quelque-
foys à faire de Bayard, me pouvés empronter
à vostre plaisir.
Si respondit le seigneur de la maison :
— Monseigneur le capitaine, vous me par-
128 BAYARD
donnerés, car me f erés ceste honneur de prendre
quelque chose de moy.
— Non feray, seigneur, dict Bayard, sur ma
foy.
Alors prip^ congé du seigneur et de la dame.
Et puis sortirent les filles de la chambre, qui
encore n'avoient sorti ; si se agenoillèrent de-
vant le seigneur Bayard, disant :
— Seigneur capitaine, nous, pauvres filles,
vous mercyent cent mille fo^^s de l'honneur,
courtoisie, bien faictz que avez faictz à mon-
seigneur nostre père et à ma dame nostre
mère. Et encore plus de ce qu'estes cause que
n'avons esté forcées et violées des gendarmes,
comme ont esté plusieurs aultres. Seigneur,
nous serons à tousjours mais tenues à prier
Dieu pour vostre noble seigneurie. Et. affin
qu'il vous souviengne de nous, chascune de
nous vous présentons ung petit coffre plain
de choses joyeuses faictes par nos mains, en
pardonnant à vos petites chamberières. Et, à
tant, prenons congé de votre noble seigneurie.
Alors le seigneur Bayard, les larmes aulx
yeux de pitié qu'il avoit quant il pensoit aux
BAYARD 129
dangiers là où elles avoient esté, leur res-
pondit :
— Adieu, les belles damoiselles ! Dieu, par
sa grâce vous vueille tousjours préserver et
avoir en sa garde, comme il a esté à ceste
foys.
Alors print congé du seigneur et de la
dame, et des deulx damoiselles.
BAYARD
^ Comment, après la prinse de Bresse,
le noble Bayard alla à Ravennes devers
monseigneur le duc de Nemours. Et de
r escarmouche que luy et le baron de Biard
firent contre les ennemys.
Chapitre neufviesme.
APRÈS que le seigneur Bayard fust presque
guery de sa cuysse, volut partir pour
aller à Ravenne devers monseigneur de Ne-
mours qui l'avoit mandé. Mais quand le
médecin qui le pansoit séeu^t qu'il vouloit
partir, vint à luy et luy dict :
— Seigneur, je vous prie, veuilles encore
atendre .viii. jours, car, si partes devant, vous
boutterez en grant dangier de vostre personne,
car scavés que avés perdu de vostre sang plus
de dix livres, et fault vous restaurer avant.
Laquelle chose fit le seigneur Bayard, et
cependant, envoyast tout son bagaige et tous
ses muletz.
Estre aulcuns jours séjourné à l'appétit de
BAYARD l3l
ses médecins, partit de Bresse et arriva au
campt peu de jours devant la bataille, lequel
n'estoit pas encore bien guery de sa cuysse et
estoit fort foible de sa personne.
Incontinant qu'il fut arrivé, il ^^u^i comme
le baron de Biard estoit allé ce jour faire une
escarmouche sur les ennemys, et qu'il estoit
bien foible de gens et en dangier, dont fut
moult doulent Bayard. Si dict à son lieutenant
Pierrepon :
— • Ainsi, capitaine mon ami, il fault desli-
berer tout maintenant de nous armer avec
toute nostre bande, et secourir le baron de
Biard.
Si lui respondit Pierrepon :
— Seigneur capitaine, vous estes las et
foible de vostre maladie et n'estes pas encore
bien refaict. Je vous prie, réponses vous ung
peu, et je iray avec la bande secourir le baron
de Biard.
— Certes, dict Bayard, capitaine, vous n'au-
rés pas ceste charge ny honneur de secourir
mon compaignon et amy sans moy.
Alors print Bayard avec son lieutenant
l32 BAYARD
toute la bande de monseigneur de lyorrainne
dont il estoit lieutenant. Si marcha moult
fièrement contre les ennemys, lesquels avoyent
desja recullé le baron de Biard et toute sa
bande. Et si ne fust arrivé Bayard, estoit en
un merveilleulx dangier. Mais, à la venue de
Ba3^ard, furent donnez si grans couptz de
toutes pars, qu'ilz firent reculer les ennemys
jusques près de leur artillerie.
Si se faisoit au frapper ainsi congnoistre
Bayard, que tous les ennemys fuyoient devant
luy comme brebis devant le loup. Si fust le
campt des ennem3's si très esmeu, que tous,
Napolitains, Romains et Espaignolz furent en
armes, cuydoient ce jour vrayment avoir la
bataille.
Quand le baron de Biard v^i^t ainsi Bayard
entrer contre les ennemys, si luy dict :
— Capitaine, mon ami, c'est trop faict à vous
qui ne sortes que de maladie et n'estes pas
encore bien guery, et vous exposés en si grant
dangier, et plus avant que tous les aultres.
— Certes, dict Bayard, 1 n'y a maladie à ce
jour qui m'empesche à vous secourir, et
deussé-je mourir.
BAYARD l33
Alors, frappa plus asprement que devant et
fist tant que les ennemys se retirèrent le
mieulx qu'ilz purent. Et les chassa Bayard
jusques à leur artillerie, dont moult esbayt
les ennemys. Et despuis pour la grant perte
qu'ilz avoient eue ce jour, n'osarent faire escar-
mouche contre les Françoys.
Quand les ennemys furent rebouttés ainsi
oultrageusement, le noble Bayard et le baron
Biard s'en retournèrent devant monseigneur
de Nemours, lequel lui fist une merveilleuse
chière. Et furent tous les Françoys très
joyeulx de la venue de Bayard, pource que le
bruyt avoit esté que Bayard ne gueriroit jamais
de son mal de cuisse, pour le grant flux de
sang qu'il avoit eu. Et fut heure que on disoit
au campt que il estoit mort, dont estoient
desplaisans non seulement les Françoys, mais
aussi les Alemans et aultres qui le congnois-
soient.
Si fust festoyé Bayard de tous capitaines et
seigneurs, comme de monsieur de Laultret,
cousin de monseigneur de Nemours, de mon-
sieur de I^a Palisse, de monsieur de Alegre,
Du Molart, du capitaine Jacob et aultres
l34 BAYARD
capitaines, nonobstant que pour lors les vi-
tuailles estoient moult chières au campt, qui
fust la cause que la bataille fust bientost
après. Car les Françoys ne pouvoient avoir
vivres de nulle part, pource que es ennemys
tenoient toute la Romanie, toutes les villes et
chasteaulx à l'entour de Ravenne, parquoy les
Françoys furent contrainctz accellerer la
bataille, laquelle fust moult cruelle, comme cy
après sera aulcunement declairé.
Ceste bataille fust si cruelle que celle de
Cannes, ny celle de Pharsalie, ny celle de
Milcliiades, ny Themistocles, ny Alcibiades
Athéniens, ou celle de Athila, roy des Humnes
contre les Françoys, ny celle de Charles Martel
contre les Espaignolz, ou celle de son filz, roy
Pépin, contre les Vuandalles, ny celle de
Charles le Grant contre les Saxons, ny contre
Desidère, roy des Lombars à Morterre, ou celle
de Charles septiesme contre les Angloys et
Castiliones en Gascoigne, ny celle du duc
Charle de Bourgoigne à Nancy, ou celle de
Ivoys .xii. treschrestien contre les Veniciens,
toutes ensemble ne furent si cruelles comme
BAYARD l35
celle de Ravenne, pource que les ennemys
avoient avec eulx les Ceciliens, gens belli-
queulx, Espaignols, gens cauteleux, Romains,
gens de forte contemplation et malicieulx
plains de obstination et gravité.
Les Françoys avoient avec eulx : Germains
Alemans, fors et puissans ; Gascons et Basques,
legiers et hardys ; Picars, cerebreux, plains de
couraige ; Normans, caulx, forts de corps et
furibundes ; Allobroges, Daulphinoys, nobles,
hardys, prudens en guerre, plains de honneur ;
Lymosins et Auvergnatz, subtilz, fort riches.
Parquoy ceste bataille de Ravenne fust
moult fiere et cruelle, laquelle fust composée
de plusieurs nations et diverses conditions. De
telle. Dieu nous vueille garder, car le vain-
cueur, en vainquant, fust moult patien.
MÊ
^ De la bataille de Ravenne, là où le
noble Bayard estoit. Chapitre diziesme.
Q
UANT à la bataille qui fujlt faiçte devant
Ravenne, qui, entre toutes batailles,
fut moult furieuse, et non^obstant que les
François ga'ignassent la bataille, la France
perdit les plus vaillangfet bons capitaines que
oncques elle perdit en guerre, comme le jDreuîx
et vaillant prince Monseigneur le duc de Ne-
mours, nei|veu du Roy L,03^s, lequel par sa
trop grande hardiesse fut tué en icelle bataille.
Et. s'il eust cru le noble Baj^ard, ne fut pas
mort ainsi. Aussi mourust monsieur de Molart,
hardy capitaine, lieutenant du Daulphiné, le
hardy capitaine Jacob, Aleman ; le capitaine
Maugeron, du Daulphiné, et principallement
le seigneur de Alegre, et son filz, dont fust
moult grant dommaige de tous deulx. Le père
estoit homme preulx chevalier et de grant
conduicte. Le filz estoit moult chevaleureulx,
BAYARD iSy
nepveu de monsieur le mareschal de Chabba-
nes, lequel, seigneur de La Palisse, après la
bataille, fut faict chief de tous les Françoys au
lieu de monseigneur de Nemours.
En ceste bataille, se conduisit saigement le
noble chevalier Bavard, car, comme un saige
et prudent, invétéré capitaine, se tint tousjours
ferme sans aulcun desordre, lequel, par expé-
rience, congnoissoit l'astuce et cautelle hispa-
nicque, qui ne quiert que de bouter les Françoys
et aultre nation en desordre.
Sur la fin de la bataille, le visceroy de
Naples vollust descendre de son cheval et
monter sur ung aultre moult beau ; mais le
noble Bayard le suyvit si de près que il n'eust
loysir de monter, et se bouta en fuyte. Et
print Bayard le cheval sur lequel il vouloyt
monter, lequel despuis donna à monseigneur
le duc de Lorrainne. Ce cheval j'ay vu plusieurs
foys à Nancy, lequel estoit le plus bel et hardy
cheval et myeulx harneché que je vitz oncques.
lequel despuis monseigneur de Lorrayne boutta
en son haras pour couvrir les jumens, pour la
beaulté dudit cheval.
l38 BÂYARD
Et si Monseigneur le duc de Nemours eust
creu Bayard, n'eust pas suyvy ses ennemys,
comme il fit après la bataille gaignée. Mais
ledict prince estoit jeune, plain de feu et de
cueur, et luy sembloit que riens ne luy pouvoit
nuyre, et ne tint conte, à celle heure, des pa-
rolles dudit Bayard ny des aultres capitaines.
Btpource, en chassant ses ennemys à la fuicte,
par aulcuns Espaignolz qui estoient à cousté,
fust tué, luy et son cheval et plusieurs aultres
qui le suyvoient.
En ceste bataille, vertueusement se pourta
Monsieur de la Palisse, et, comme ung aultre
Hector Troyen, def fit par sa prouesse plusieurs
Napolitains et Espaignolz monseigneur de
Laultret, cousin du duc de Nemours, qui, à ce
jour, moult bien et vaillamment combatit les
Espaignolz, et se pourta moult vertueusement
entre tous aultres seigneurs.
Si fust moult grande perte aulx Françoys de
la mort du seigneur duc de Nemours, car c'es-
toit le plus hardy et chevaleureulx prince
jeune qui fusse au résidu du monde, aymé
d'ung chescun et de toute la nation françoyse.
BAYARD iSg
Et ne mourust oncques prince en guerre plus
plaint des siens que luy. Il estoit doulx, gra-
cieulx à ung chescun, qui estoit cause qu'il
estoit aymé de toutes gens, car n'y a rien qui
face tant aymer les princes et capitaines que
gracieuseté en paix et hardiesse en guerre et
couraige. Et, par le contraire, il n'y a chose
qui fasse tant hayr ung prince ou chief de
guerre que fierté et orgueil en paix et coardise
en guerre ; et à ce, pouvons amener Alexandre
le grant entre les payens, Judas Machabeus
entre les Juifs, et Godefroy de Billon, duc de
Lorrainne, des chrestiens, lesquelz estoient en
paix et en leurs maisons, doulx, gracieulx et
pytjé'ables, qui parloyentà ung chescun, aultant
aulx moindres et petis que aulx.grandz, en fai-
sant justice aussi bien aulx ungs que aulx
aultres; et, en guerre, oncques ne furent plus
hardys, vertueulx, ny gens de plus grande
saigesse et conduicte que ces troys princes de
leur temps, en diverses loix et nations.
Si ce noble duc de Nemours n'eust à celle
bataille esté tué des ennemj^s, estoit à présumer
vrayement qu'il fust aller conquester en chas-
140 BÂTARD
sant les fîspaignolz devant luy, le royaulme
de Naples. Et, au chemin, eust bouté la loy et
faict ordonnances telles qu'il eust voulu au
pape Jule Second. Mais Dieu, qui scet les
choses avant leur advenement, et ne faict riens
sans cause et providence, ne voulut que ce
noble prince plus demeura en ce monde im-
monde, plain de variétés, mutabilités, misères
et obscurtés alligineuses et tentations cacode-
moniques et saturnines. Auquel monde, Dieu,
par sa grâce et bénignité et miséricorde, luy
plaise nous donner grâce de résister à icelles
cacodemoniques tentations, et, à la parfin. le
royaulme céleste donner.
"' V
^ De la journée que les Françoys appel-
lèrent la journée des espérons.
Chapitre <iinztesme.
Du temps que le roy Henry d'Angleterre
vint bouter le siège devant la cité de
Téroane, que les antiques appelloient Morini,
ainsi que ceulx de Tornay furent appelés
Nervii, le Roy I,oys de France douziesme de
ce nom regnoit pour lors, lequel estoit desja
sur /eaige, et avoit les goûtes merveilleuses, et
se faisoit pourter en litière. Non obstant sa
maladie, qui fort letourmentoit, se fist pourter
à Amyens en Picardie, pour secourir Téroane,
laquelle estoit assiégée par ledict roy angloys.
Et mena avecque luy le roy Loys une grosse
armée, laquelle estoit souffisante de chasser
les Angloys si le roy eust esté sain et qu'il eust
peu pourter les armes. Mais il estoit si pressé
de maladie qu'il ne pouvoit bonnement donner
ordre à ses affaires. Et, à l'heure, avoit guerre
142 BAYARD
contre Maxiniiliam empereur, contre le roy
Ferran d'Kspaigne, et contre les S^uisses qui,
en ung mesme temps, avec bien .xl. mille
Souisses vinrent bouter le siège devant
Dyjon en Bourgogne, lesquelz s'en allèrent
quasi miraculeusement par belles paroUes et
gracieuses, car Dieu ne vouloit ce bon prince
du tout ruiner du corps, ny des biens ensemble.
Or advint que après long temps que le
siège avoit esté devant Téroane, que les vivres
leur deffaillirent et les vouloit avitailler. Fut
tenu le conseil entre les capitaines françoys ;
les ungs disoient que de nuyt on devoit avi-
tailler Téroane avecques cinq cens hommes
d'armes ; les aultres disoient qu'il en failloit
bien dix huict cens. Ivors dit le noble Bayard :
— Seigneurs, je trouve bien difficile les avi-
tailler, veu que le siège est devant, sans com-
battre et lever le siège à force d'armes. Parquoy,
nécessairement, si vous les voulés avitailler,
fault avec toute l'armée marcher près des
ennemys, et s'ils viennent contre nous, nous
defïendre vertueusement. Et si le roy ne veult
ainsi avanturer en son réanime ses gens ny son
BAYARD 143
armée, je suys d' ad vis mander à ceux de
Téroane faire composition honneste avecques
le roy d'Angleterre.
— Certes, dirent les aultres, seigneur de
Bayard, quant au premier point que dictes de
marcher avecques toute l'armée, nous ne
sommes pas de cest advys, ne ainsi asarder
l'armée nostre et bouter tout le réanime en
dangier. Certes, nous voyons bien que avés
tousjours le cueur grant, et vous semble qu'il
n'est rien impossible aulx Françoys qui vient
de noblesse de cueur et gentillesse de personne.
Quant au second article, il est moult contraire
au premier. I^e premier vient de trop grant
cueur et hardiesse. I^'aultre article, si ung
aultre que Bayard l'eust dit, sembleroit venir
de couardise. Or, seigneur Bayard, il fault tenir
le moyen ny trop ny peu. C'est que prendrons de
quinze à dix-huict cens hommes d'armes pour
avitailler Téroane. Si une partie de l'ost des
Anglois vient contre nous, serons assez fortz
pour nous deffendre. S'ils ne viennent, nous
f avitaillerons très bien la ville et sans dangier.
— Seigneurs, dict Bayard, vous dictes vray.
144 BAYARD
si aviés seulement affaire aux Angloys ; mais
avés affaire avecques les Espaignolz et avecques
Flamans et Alemans, et l'empereur Maximilian
est en personne au campt avecques le roy
d'Angleterre. Or pensés et cogites si tous ceulx
là dorment toute la nuyt. Certes, je congnois
l'astuce hispanique qui tousjours veille, sinon
de deux yeulx, au moins de l'ung. Je vous
certifie qu'ilz savent maintenant tout ce que
font les rrançoys, et ne scauriés rien faire
qu'ilz n'en soient advertis. Ne cuidés pas que
ce que j'a}" dict soit ou pour oultrecuydance
téméraire ou pusilanimité féminine, car à
tout faire, suj's appareillé à moy bouter à
mon debvoir à faire ce qu'il plaira au roy et
au conseil me commander, et vous prometz
que je seray bien pressé si je recule. Mais je
prie à Dieu que notre entreprinse soit bonne.
Alors que Bayard eust dict son oppinion,
les ungs disoient :
— Certes, le capitaine Bayard a moult bien
parlé.
L,es aultres disoient :
— Comment, parlé ? mais hardiment et
BAYA.RD 145
sans faindre de rien, croyés qu'il congnoit
toutes nations chrestiennes, il a essayé de tous
et est vray expérimentateur de guerre.
Lors furent armés et acoustrés de quinze à
(lix-huict cens hommes d'armes bien choisiz
et se misrent en chemin vers Téroane. Mais
noz ennemys incontinant sceurent nostre en-
treprinse par espies et aultres qui pouvoient
estre parmy les nostres. Si prindrent mil hom-
mes d'armes, la pluspartHennuyezet Flamans
ou Brebansons, et bien dix mil hommes de
pied, dont une partie estoit d'Angloys, l'aultre
lansquenetz que l'empereur Maximilian avoit
amenés. Si marchèrent en ordre moult bien
contre les nostres.
Alors monsieur le mareschal de Chabannes,
que pour lors on nommoit monsieur de La
Palisse, et aultres capitaines envoyèrent cinq
cens hommes d'armes audevant pour avant-
garde, sçavoir s'ilz verroient riens, et, de
l'aultre part, envoyarent aulcuns chevaulx
légiers pour descouvrir. Mais l'avantgarde
trouva plutost les ennemys que ne firent les
BAVARD 10
146 BAYARD
chevaulx legiers, pource que les ennemys
estoyent de leur cousté.
Quant notre avantgarde veist et rencontra
dix mille hommes de pied avecques leurs
picques et hacquebutes, si furent moult esba-
hys et tirarent de print assault hacquebutiers
contre gendarmes, tousjours marchant en
armes. Nos chevaulx légiers qui venoient de
l'aultre costé virent celle bande de gens de
pied, et de i'aultre costé, en ung petit boys,
virent troys ou quatre cens hommes d'armes.
Alors prindrent à fouyr à grosse course.
Quant nostre avantgarde, qui avoitvu desjà
les gens de pied et virent ainsi fouyr noz avan-
coureurs comme gens perduz, se prindre à
reculer. Mais les Ennuyers qui n'estoient que
de troys à quatre cens chevaulx, virent noz
gens reculer si tost, alors sortirent du boys sur
les Françoys.
Quant les nostres les virent, pensant que
toute l'armée des Angloys fut là auprès, prin-
drent à fouyr sans raison, car s'ilz n'eussent
faict semblant de fouyr, et qu'ilz eussent tenu
bon, tous ces ennemys estoient deffaictz.
BAYARD 147
Quant ceulx qui estoient à iiostre bataille et
rièregarde virent l'avantgarde ainsi fouyr et
les rompre, se prindre à fouyr. Monsieur de La
Palisse et le noble Bayard, moult esbahys, si
crioyent tous deulx à haulte voix :
— Arrestés-vous, gendarmes, arrestés-vous.
Ce n'est rien.
Mais, non obstant, se fouyent plus fort et ne
fut oncques en leur puissance en faire arrester
ung ; mais, qui fut pis, tous ceulx qui estoient
avecques monsieur de la Palice prindrent la
fuicte. Et le bon seigneur demeura tout seul,
lequel fut prisonnier de deulx gentilzhommes
ennuyers, desquelz il se deffit ung temps
après, maugré eulx et eschappa de leurs mains,
comme s'il eust esté un Hercules ou un Hector
Troyen.
lye noble Bayard, qui tousjours alloit çà et
là pour arrester les gendarmes, et en les vou-
lant arrester, se retirast auprès d'une grosse
lia^^e et buisson, bien doulent et desplaisant
d'un si grant desordre. Et s'il eust voulu,
facillement se pouvoit saulver ; mais considé-
rant qui luy seroit grosse honte ainsi fouyr,
148 BAYA RU
se arresta jusques les ennemys furent venus
en grosse bande. Si vindrent sur luy, et leur
dict Bayard :
— Seigneurs, je vous attends ic3\ Je vous
prie que sois par vous mené vers l'empereur.
Quant l'empereur Maximilian le veist, si le
congneust incontinant, non obstant qu'il avoit
desjà grant pièce qu'il ne l'avoit veu. C'est
despuis que Maximilian tenoit le siège devant
Padoue, là où le roy Loys l'avoit envoyé, et
monsieur de laPalice aussi, avecques cinq cens
hommes d'armes au secours de l'empereur, là
où sur tous aultres il aymoit Ba5'ard et lui
promist plusieurs biens.
Quand l'empereur veist Bayard, si luy dit :
— Capitaine Bayard, quelz vents vous mei-
nent à ceste heure ?
.^ — Sire, dict Bayard, le vent impérial de
vostre pays de Germanie, dont suys jo3'eulx
de ce qu'ilz m'ont mieulx conduict que je ne
pensoye quant m'ont mené vers celluy qui
aultrefoys m'a faict si grosse chère et promis
plusieurs biens, et qui est le plus libéral du
monde.
BAVARD 149
— Certes, Bavard, vous dictes moult bien,
si fussiés venu pour me veoir seulement; mais
ce a esté contre vostre vouloir.
— Sire, dict Bayard, vous dictes vray ; mais
puisque suys prisonnier, ayme mieulx estre
le vostre que de prince qui soit sur la terre,
et loue Dieu qui m'a bouté entre voz mains.
Quant l'empereur et Bayard eurent raconté
de plusieurs matières qu'estoient survenues
despuis le siège de Padoue, et que l'empereur
se plaignoit fort du roy Loys, le noble Bayard
excusoit tousjours le roy Loys le mieulx qu'il
pouvoit, disant ;
— Sire, vous sçavez bien qu'il ne tint au
roy Loys que ne printes Padoue, et fust moult
desplaisant de vostre inconvénient, et escrip-
voit tousjours à monsieur de la Palice et à
moy, faire tout ce que nous commanderiés,
comme si fust pour luy-mesmes.
— Vous faictes saigement, capitaine, dict
l'empereur, de soubstenir le roy vostre prince
et maistre; mais vous sçavez mieulx que ne
dictes, capitaine. Or, délaissons à parler de
telles matières fascheuses. Je suys joyeulx
tùL m
I 50 BATARD
VOUS veoir, capitaine, et seroye plus cent foys
si me fussiés venu veoir en prospérité en mes
pays.
— Sire, dict Bayard, si Dieu plaist, sera
quelque foys, car estes le prince, après le roy
mon maistre et seigneur, qui soit au monde
que plus voientiers vouldroye servir.
Et ainsi Bayard devisoit avecques l'empe-
reur. Le roy d'Angleterre Henrj' survint. Si
luy dit Maximilien : i
— Mon frère, congnoissés vous ce gentil-
homme françoys ?
— Nenny, dict le roy Henry, sur ma foy
— Certes, dict l'empereur, vous en avés
souvent ouy parler, c'est le Françoys le plus
renommé, crainct et hay qui fut oncques aulx
Espaignes.
Lors respond le roy :
— Sire je croy que ce n'est pas un Roan ny
Grison, mais Bayard de France.
— Certes, dict l'empereur, mon frère, vous
estes bon devin pour ceste foys icy.
Quand le roy entendit que c'estoit Bayard,
si le print par la main et l'embrassa comme
1
BAVARD l5l
s'il eust esté ung prince ; mais Bayard bouta
le genoulx à terre, et le roy le print et luy
dist :
— Capitaine, je suys joyeulx de vous veoir
et vouldroye pour vostre honneur et proffit
vous veoir aultrement que prisonnier.
— Sire, dict Bayard, je suys vrayment pri-
sonnier voluntaire, car ilz ne me ont pas prins
prisonnier, mais libéralement me suys donné à
eulx, car je avoye grant désir aussi de veoir la
majesté impériale, et aussi la vostre, laquelle
je voys à présent, et n'ay voulu fouyr comme
les aultres, car oncques ne fustz à escolle pour
apprendre à fouyr.
De ces paroUes moult se bouta à rire Maxi-
milian l'empereur. Si luy dict :
— Certes, capitaine Bayard, ce n'est pas
de maintenant que commencés à gaudir sans
espargner ne roy, empereur ne prince.
— Sire, dict Bayard, à Dieu ne plaise que
d'ung si noble et beau prince comme le roy de
la Grande Bretaigne me veuille gaudir ; mais,
sire, dict Bayard, j'ay dict la vérité,
Kt leur raconta comment il s'estoit rendu.
l52 BAYARD
Adoncques l'empereur et le roy se boutarent
plus fort à rire.
— Or, ce dist Bayard, sire empereur et
vous, sire roy, je proteste que ne me vueillés
traicter en prisonnier prins par force. Car si
je eusse voulu, ne fusse prisonnier. Mais je
loue Dieu de ce que n'ay eu vouloir à fouyr
comme les aultres. Car oncques ne fouys en
guère, ne feray, à l'a^'de du Créateur du
monde. Mais vueillés moy traicter en capitaine
comme vous, sire empereur, m'avés aultrefoys
congneu.
— Certes, dict l'empereur, si serés traicté
non seulement en capitaine prisonnier, mais en
amy.
Et appella les gentil/hommes dont il estoit
Drisonnier, si leur dict :
— Amys, laissés le capitaine icy avecques
mo}', je réponds pour luy. Quelle somme luy
demandés ? 7
— SjTe, à vostre plaisir.
— Non, dictes combien.
— Sire, ung tel personnaige vault deulx
mille angelotz pour le moins.
BAYARD l53
— Que dictes-vous, capitaine, combien voul-
driez payer ?
— Sire, j'ay dict ce que par droict je doybs
payer ; mais, pour ce qu'ilz m'ont amené
devant vostre majesté à cheval, je leurs donray
mille escutz.
— Certes, c'est assés, je responds pour luy,
dist l'empereur.
Après, demeura longtemps le noble Bayard
avecques l'empereur et avecques le roy d'An-
gleterre, et fust merveilleusement bien traicté
d'eulx. Aulcun temps après, laissast l'empe-
reur le roy d'Angleterre. Si dist à Bayard :
— Capitaine, venés avecques moy en Flan-
dres, je payeray vostre rançon, et serés bien
traicté partout. Plust à Dieu que vous me
vousissiés aussi bien servir que vostre roy
Loys.
Alors dict adieu l'empereur^au'roy d'Angle-
terre. Si s'en alla % Brucelles 'et de là en
Flandres, et Bayard après luy.
Quand le noble Bayard eust demeuré aulcun
temps en Flandres, le roy Loys sceust que
l'empereur avoit promistz de payer la rançon
l54 BAYARD
de Bayard. Si appela ung de ses gentilzhom-
nies et luy dict :
— Partes demain et pourtés la rançon à
Bayard en Flandres, si la luy baillés pour
icelle payer, et qu'il ne permette pour riens
que l'empereur la paye.
Laquelle chose fut faicte.
Quand Bayard eust receu sa rançon, si
bailla ce qu'il avoit promis à ceulx qui
l'avoient prins, lesquelz disoient que l'empe-
reur luy avoit promis la payer. Il dist :
— Seigneur, c'est assés du bon vouloir de
l'empereur. Je suys très desplaisant que
despuis huict jours s'en est allé en l'aste en
Allemaigne, car ce n'eust esté que n'eusse
prins congé de luy avant que retourner en
France ; mais puisque ainsi est, quand le ver-
res, il vous plaira luy faire mes humbles
recommendations, à luy le remerciant des
biens qu'il m'a faict et de son bon vouloir
envers moy.
Et print congé des Flamans et Hennuyers,
SI s'en retourna en France.
Le noble Bayard fut faict lieutenant de
BAYARD l55
monseigneur le duc de Lorrainne par 1p roy
Loys douziesme, de cent hommes d'armes ;
et si le noble Bayard estoit prudent en guerre,
de bonne nature, aymoit Dieu. Si estoit le
chef de la compaignie monseigneur le duc de
Lorrainne qui est et a esté tousjours ver-
tueulx, saige et dévot prince entre tous les
aultres princes de son temps, qui moult bien
a tousjours entretenue sa terre en paix. Et si
ses ancestres comme Godefroy, roy de Jheru-
salem et le roy Baudoin, son frère, et son père,
le roy Régné de Cécile, ont esté princes ver-
tueulx entre tous aultres de leur temps. Si est
aussi par vraye simbolisation ce duc à présent
Lorrain vertueulx entre tous princes vivans,
lequel a bien mérité en son temps avoir ung
Heutenant l'ung des plus hardys et chevaleu-
reulx, je ose bien dire et affermer que non
seulement de son temps, mais aussi qui fut
oncques entre tous chevaliers chrestiens.
Cy finist le second livre des faictz
DE Bayard.
]j Cy commence le tiers livre du noble
CHEVALIER BaYARD, LEQUEL CONTIENT LES
GESTES ILLUSTRES QU'lL A FAICT SOUBZ LE
TRES CHRESTIEN ROY FrANÇOYS PREMIER DE
CE NOM.
^ Comment Bayard, lieutenant de mon-
seigneur de Lorrayne, passa les mons des
premiers souhz le roy François, à la con*
queste de Milan. Chapitre premier.
APRÈS la mort du prudent roy Loys dou-
ziesme, fust couronné roy de France à
Reins Françoys, duc de Valoys et d'Ango-
lesme, aprèsent très chrestien roy. Auquel
couronnement alla monseigneur de Lorraine,
bien à mille chevaulx bien acoustrés. En ce
couronnement, furent tous les princes et prin-
cesses d'^ France, ensemble tous les douze
pers de France ou lieutenants pour eux. Et
fust le couronnement de nuyt en la grant
esglise, où je fustz tousjours, du commance-
l58 BAYARD
ment jusques à la fin. Et est ung mystère le
plus grant et merveilleux qui peult estre. Et
fust à couronner pape, empereur et aultre
personne, car dura ce couronnement, les céri-
monies, unctions, bénédictions, presque toute
la nuyt.
Après ce couronnement, le roy partit de
Rems et print son chemin à Nostre Dame de
lyiance. De là, à I^ans. De Lans, à Pompienne,
là où il demeura huict jours ou plus. De
Pompienne, à Sanlis, et de là, à Paris. Et lu y
fust faicte à Paris entrée la plus belle que l'on
veist jamais faire à roy de France. Et demeura
long temps le roy à Paris, là où il entrepriut
son voyage de Milan. Et s'en vint à Blays,
de là, à Remorantin, et bien tost après, à
Lyon.
Durant ce temps, quatre nobles et hardys
capitaines, avecques leurs compaignies, pas-
sèrent premiers les nions par chemin moult
estroit, 1r où jamais armée n'avoit passée.
C'est le noble Bayard, monsieur le mareschal
de Chabannes, le capitaine Imbert Court et le
seigneur Daubigni.
BAYARD l59
Ces capitaines, après avoir passé les mons,
furent advertis par le frère du seigneur Morete
que le seigneur Prospert Colone, avecques
deulx mille chevaulx, estoyt de là le fleuve
du Pau, en une ville nommée Villefranche, et
ne se doubtoit de personne, à cause de la
l6o BAYARD
rivière qui estoit entre nous et eulx. Quant
le seigneur Bayard entendit ces nouvelles dont
il fust le premier adverti, si dict à monsieur
le mareschal de Cliabbanes :
— Monsieur, vêla Morete lequel afferme
pour certain que le seigneur Prospert Colone
est à V' illefranche, qui ne se doubte de riens
et se gaudist illec. Il fault esveiller ung peu
ses esperitz et debvons à ceste heure monter
à cheval avecques toutes noz bandes, et nous
haster, afiin que ne soit adverti par aulcuns.
— Seigneur Bayard, dist monsieur le ma-
reschal, c'est moult bien dict.
Or, appella le capitaine Imbertcourt et le
seigneur Daubigni, si leur dict ce que le capi-
taine Bayard luy avoit dict. Si furent d'oppi-
nion marcher soubdainement, laquelle chose
fust incontinent faicte. Si montarent à cheval
quatre cens hommes d'armes.
Or, dict monsieur le mareschal :
— Comment passerons-nous la rivière du
Pau qui est si impétueuse et grosse ?
— Seigneur, ce dict Bayard, vecy le frère
du seigneur Morete, qui scet le gué. Il passera
le premier, et moy après luy.
BAVARD l6l
Si passèrent celle grosse rivière qui est moult
dangereuse et, sans sçavoir le gué, est impos-
sible à passer. Mais, comme gens hardiz et
et courageulx, firent tant qu'ils passèrent la
rivière sans perdre une personne : dont fust
chose merveilleuse.
Quant les capitaines eurent passé avecques
toutes leurs compaignies la rivière, si dict le
noble Bayard ;
— Messeigneurs, frères et amys, à ceste
heure, fault demonstrer ung chescun qu'il sçait
faire. On congnoit les gens par leurs œuvres.
Au jourduy, il fault monstrer que Françoys
scavent faire. Il n'y a celluy de nous que, à
ceste foys, ne doibve estre ung Roland ou
Olivier en cueur et vouloir de servir le roy à
ce jour. Et nous doibvent esmouvoir nos an-
cestres françoys Godefroy de Billon et son
frère Baudoin, roy de Jherusalem, le preux
Roland, Ogier le Dannoys et aultres chevaliers
firançoys qui, aultrefoys ont faict euvres très
illustres.
Alors dict monsieur le mareschal de Gha-
banes :
BAVARD II
102 BAYARD
— Messieurs, moult a dict bien le capitaine
Bayard. Toutes choses sont à luy facilles.
Selon le cueur de luy est la parolle. Je croy
que à l'aide de Dieu au jourd'huy de nous sera
bien servy le roy.
Si respond le seigneur Imbertcourt, qui estoit
moult sçavant, saige et hardy, chevaleureux,
qui bientost après morust en la bataille contre
les Souisses :
— Messieurs, je congnoys le seigneur Pros-
per Colonne de long temps. Il est cault, pru-
dent et sçavant aulx armes. vSi par aventure
estoit adverti de nostre entreprinse, il nous
donneroit moult d'affaires ! Parquoj', faisons
diligence de les surprendre, et bien nous en
trouverons.
A ce, dist le seigneur Daubigni qui estoit
capitaine moult expert, saige et hardi, et de
très bon conseil :
— Seigneurs, nous n'avons à tarder à nostre
entreprinse parfaire. Car Italiens sont de telle
nature que si on leur donne loisir à penser,
est moult difficile à les defïaire. Et pource
que Annibal ne suyvit pas sa victoire contre
BAYARD l63
les Romains et leur donna espace à reprendre
leur alaine à la fin, fust deffaist et chassé
d'Italie. Parquoy dict Plutarche : Annibal vin-
cere scis sed uti Victoria nescis, c'est à dire :
Annibal, tu sçais vaincre et avoir victoyre,
mais tu ne sçais pas user de ta victoyre.
Ces choses dictes, partirent incontinent et
furent bientost )à où estoit le seigneur Pros-
pert Colone, lequel estoit à table et disnoit,
et tous ses gens, et ne se doubtoit de riens, à
cause de la rivière, et n'eust jamais pensé que
les Françoys eussent sceu jamais passer la
rivière à gué. Le noble Bayard, avecques sa
compaignie, alloit le premier, et puis monsieur
le mareschal et sa compaignie, et le capitaine
Imbercourt et monsieur Daubigni suyvoient.
Si vint Bayard et trouva devant le logis
du seigneur Prospère sa garde d'archiers,
Incontinant, cria :
— Randés-vous et ne sonnés mot, aultre-
ment vous estes mortz.
Quand les archiers virent une si grosse
bande, si furent tous esbays. Aulcuns se bou-
tèrent en deffence, mais furent bientost def-
164 BAYARD
f aictz, les aultres coururent au seigneur Prosper
Colone, lequel estoit à table et disnoit. Si
crioient :
— Levés vous, seigneur, voicy les Françoys
en grosse bande, si sont desjà à ceste porte.
x\lors le seigneur cria :
— Enfants, gardés ceste porte ung petit
jusques soyons ung peu acoustrés pour nous
deftendre.
Laquelle chose fut faicte ; mais le noble
Bayard, d'ung costé, fist combatre ses gens
à la porte du logis, les aultres fit esclieler les
fenestres et entra dedans bien armé le premier.
C\', cria :
— Seigneur Prospère, où estes-vous ? Ran-
dés-vous, aultrement vous estes mort.
En disant cela, vêla la porte guagnée par
force, et entroient en grosse presse.
Quant le seigneur Prosper Colonne veist que
la mayson estoit i:)laine, cy cria :
— Seigneurs Françoys, qui est vostre capi-
taine ?
— vSeigneur, respondit Bayard, je suys ung,
Bayard de France et véc}' le seigneur de la
BAYARD l65
Palisse, et le seigneur Daubigni, et Imbert-
court, la fleur des capitaines de France.
Or, dict le seigneur Prosper :
— J'a}^ bien esté surprins. O fortune varia-
ble, mère de toute tristesse et affliction, tu
m'as bien deceu de ainsi m'avoir osté l'enten-
dement, et que n'ay esté adverti de leur
venue. Au moins, eusse bien faict chèrement
achepter ma prinse. Or, seigneur Bavard, une
chose me reconforte moult de ce que je suys
contrainct estre prisonnier des plus renommés
capitaines qui soient pour le présent entre
chrestiens, qui estes si famés que ung chescun
vous congnoist, qui estes de quatre régions les
plus famés : le seigneur de la Palisse, Fran-
çoys ; vous, seigneur Bayard, des Allobroges ;
le seigneur Jmbercourt, Picart, et le seigneur
Daubigni, d'Escosse. Or semble une chose
faicte divinement, quatre nobles chevaliers
estre ensemble avecques leurs compaignons,
pour prendre ung noble romain.
Alors montarent là monsieur le mareschal,
Aubigni et Imbertcourt. Si dict monsieur le
mareschal :
l66 BAYARD
— Seigneur Prosper, ne vueillés prendre les
actes et cas fortuites tropt asprement. Vous
sçavés que n'estes premier Romain que des
Françoys avés été surprins. Vous avés assés
leues vos histoires romaines et comment Rome
fust prinse, fors le Capitole, soubdainement par
les Françoys. Et, si ne fust une misérable oye,
laquelle esveilla les Romains de nuyt, le Capi-
tule eust esté aussy bien prins que la cité de
Romme. Pourtant, dit Salluste, Romain, en
son histoire, que quant les Romains faisoient
la guerre contre les Françoys, ilz combatoient
seulement pour leur salut, mais, contre les
aultres nations, pour la gloire. Or maintenant,
n'aquerrés poinct honte ny reproche, veu que
vos majeurs se sont trouvés en semblable et
plus grant note.
— Certes, dict le noble Bayard, seigneur et
noble des Romains Colone, devés louer Dieu
de ce que estes tombé entre les mains des
vrays et légitimes Françoys, qui sont mes-
sieurs mes frères et amys qui sont icy pré-
sens, lesquelz vous feron' meilleur compaignie
que n'eussent faict Basques, Biernoys ou
Gascons.
BAYARD 167
— Certes, dict le seigneur Prospert, vous
dictes vray, seigneur Bayard, et sera cause de
veoir France, de laquelle j'ay ouy tant parler
aultrefoys.
Alors prindrent le chemin de Suze et Pié-
mond, et fut le seigneur Prospert Colone
mené en France, lequel, quelque temps après,
fut mys à rançon pour contenter les capitaines
qui l'avoient prins, dont fut mal considéré par
les Françoys de si tost le laisser aller, car,
despuis, a moult cousté en France, et luy seul
a esté cause de la perte de Milan et de plu-
sieurs bons et légitimes Françoys, la ruine.
^ Comment le roy Françoys passa les
mons, là où le noble Bayard fut tous] ours
des premiers. Chapitre deuziesme.
QUANT les quatre capitaines eurent passé
les mons, le roy, avec toute son armée,
passa par ung passaige où n'avoit jamais passé
armée, et fit tant par ses journées, qu'il vint
à Versel, là où monseigneur le duc de Lor-
raine, qui estoit allé donner ordre en ses pays,
vint le trouver.
Le roy partit de Versel et marcha droit le
chemin vers Milan. Alors, le cardinal de Syon
Valeisien, avecques dix mille Souysses estoit à
Milan, lequel, par cautelle non penine, mais
rouge et sanguinolente, fist semblant vouloir
avoir appoinctement avecques le ro5^ et dissi-
mula long temps. Et fust porté l'argent par
monsieur de Laultret jusques à une place dicte
Galeras. Et demeura ledit seigneur de Laultret
plusieurs jours avecques eulx, lequel ne pen-
soit pas à la malice des Souysses.
BAYARD 169
Durant ce temps que les Souysses parlemen-
toient avecques les gens du roy, ung soir, ainsi
que le roy souppoit et tous les princes, sorti-
rent les vSouysses de Milan, avecques peu de
gens de cheval niilanoys, et rudement et par
amblée cuydant surprendre les Françoys
comme avoit esté surpris le seigneur Prosper
Colone, vindrent ruer sur les Françoys. Mais
le guet de l'avant-garde, laquelle menoit le
seigneur Charles de Bourbon, entendit le
bruyt des Souysses, si cria alarme, et vint
alarme de main en main jusques au roy qui
estoit sur la fin de son soupper, lequel soub-
dainement monta à cheval.
Monsieur le duc de Lorraine, lequel se vou-
loit boutter à table pour soupper, entendit le
cry et alarme. Si monta à cheval sans soupper,
et nous aussi, après luy. Car il n'estoit plus
temps de soupper, et falloit penser ailleurs.
Or fust toute l'armée en armes, et fut la
bataille moult fière jusques à la nuyt. Là, on
ne vSçavoit lesquelz avoient du pire. Si vint le
roy à la bataille, là oiï se monstra prince hardy
et chevaleureulx. Monseigneur de Lorraine
lyO BAYARD
entra dedans la bataille, si combatist moult
vertueusement, et luy fut tué son cheval
desoubz luy. Mais le capitaine de sa garde
Jacob de Germiny incontinant fust près, si luy
en bailla uug aultre. Et monta dessus incon-
tinant ledict seigneur. Quand fut à cheval,
ung aultre avanturier si le congneust, si luy
dict :
— Monseigneur de Lorraine, couraige, tout
est à nous !
Et, en disant ce mot, voulust frapper mon-
seigneur de Lorraine. Et ce voyant le coupt,
ledict Jacob de Germini luy bailla par derrière
ung coupt de lance, si le getta mort par terre.
Le seigneur de Bayard, lequel estoit lieute-
nant de monseigneur de Lorrayne, voyant
ledit seigneur en la presse au milieu des Souys-
ses en moult grant dangier, si marcha vers
luy, criant à haulte voix :
— Souysses traistres et villains mauldis,
retournés manger du fromaige en vos montai-
gnes, si pouvés ; mais je vous prometz que à
ceste heure n'aurés loisir. Criés mercy à ceste
heure à Dieu de vostre traison, car demain ne
BAYARD 171
sera temps, et en enfert n'y a aulcune re mis-
sion ny repentance
Alors frappa sur Souysses à tort et à travers,
à dextre et à senestre, devant et puis derrière ;
et sembloit que son cheval fust celluy qui
servoit par enchanterie à Clamades ou à
Pacoulet, ou bien que il volast en l'air au
trosne Dédalus. Si fist tant par son hardiesse
qu'il n'y avoit Souysse qui l'osast aborder,
mais tous le fouyent comme s'il eust esté ung
aultre Ciron centaure, ou Hercules de lyybie.
Et tant fist par sa prouesse que celle bande de
Souysses délaissèrent les I^orrains et Françoys
qui suyvoient monseigneur de Lorraine et
Bayard ; et combatist Bayard sans estre blecé
ne luy, ne son cheval, que resembloit estre
chose miraculeuse, veu la presse où il estoit
jusques à la nuyt.
Quant Phébus eust perdu ses raictz sur terre
et pris les angles de la terre, et que l'ung ne
pouvoit veoir l'aultre, tant par l'obscurité de
la nuyt que pour la pouldre qu'il faisoit, s de-
meurarent les Françoys sur terre d'ung cousté,
et les Souysses sur l'aultre part, toute la nuyt.
172 BAYARD
Ce soir, fut monsieur de Guyse, frère de
monseigneur de Lorraine, qui estoit capitaine
général au lieu de monseigneur son oncle, le
noble duc de Gueldres qui s'en estoit retourné
en Gueldres troys jours devant, cuydant que
les Souysses fissent appoinctement avecques
le roy, ledict seigneur de Guyse fust abattu
par ces Souysses et eust ung coupt de picque
au dessus de la cuysse, dont entra l'arnoys
troys doictz dedans, et fust abattu comme
mort. Mais un Aleman, taborin de monsei-
gneur de lyorraine le congneut, si le dict à ses
compaignons, et le levèrent, et fust mis sur
ung cheval et mené à la tente de monseigneur
de lyorraine, là oti je le litz abiller, et puys
dormist deulx heures et puys monta à cheval,
si vint, bien en poinct devant jour de matin
vers son frère.
Quand fust Phébus revenu et que le jour
apparut, si commença Bayard aller tousjours
à l'entour des Souysses. Si disoit assés bas à
ses gens :
— Amys, il faut frapper et esveiller les
Som^sses ; ils dorment trop : reveillons-les à ce
copt ils sont defïaictz du tout.
BAYARD 173
Et s'en vint Bayard au maistre de l'artille-
rie, si luy dict :
— Monsieur, il fault donner sur ce cartier
là sus la main dextre, là où voyés celle
enseigne. lyà est la plus grosse flotte des
Souysses ; mais, je vous prie, tirés sept ou
huict pièces tout ensemble pour mieulx les
reveiller, car ilz ont trop dorm3^
A ces parolles, le maistre de l'artillerie fist
charger huict pièces grosses et toutes, l'une
après l'aultre, deschargea sur Souysses, et
firent ung chemin si graut que on eust veu
Souysses en l'air comme pouldre. Et fut faict
si gros murtre que les Souysses laissèrent tout
ce cousté, et commença la bataille plus grosse
qu'elle n'avoit esté le soir. Et dura icelle
bataille que Ton ne sçavoit qui avoit du meil-
leur jusques à dix heures. Et, ainsi que Souys-
ses commencèrent à fouyr, arriva le seigneur
Bartholomé Dalviano avecques sept mille
hommes de pied que l'on dict l'enfanterie.. et
cinq cens hommes d'armes lesquelz nous
eussent bien servy si fussent venus deulx ou
troys heures plutost. Et fut moult desplaisant
le seigneur Bartholomé qu'il n'estoit venu de
174 BAYARD
meilleure heure, car il estoit seigneur de moult
grant couraige et hardy en guerre. Si frappa
sur la queue des ennemys et en def fit plusieurs
à la fuyte, et en chassant, fut tué le filz du
conte Petillano, qui ne fouyt pas ny délaissa
le seigneur Bartholomé Dalviano, comme fist
son père à la journée de Pandin, laquelle eust
le roy Loys contre les Véniciens.
Et demeura troys ou quatre jours à Sainct
Don, là où monseigneur de I^orraine donna
l'ordre de chevalerie à la pluspart de ses gen-
tilzhommes, et, en luy souvenant que avoye à
luy desdié ung livre nommé l'ordre de Cheva-
lerie, volust, à moy indigne, donner le pre-
mier le dit ordre.
^ Comment le très chrestien roy Françoys
premier de ce nom volust estre créé cheva-
lier par les mains du noble capitaine
Bayard. Chapitre troisiesme.
Au dict campt de Sainct Don, près Milan,
séjourna le roy aulcuns jours. Si voulust
faire et créer les chevaliers qui luy avoient
servy en ceste bataille. Et pource qu'il appar-
tient par l'ordre de chevalerie au seul chevalier
créer et faire ung aultre chevalier, le roy,
avant de créer les chevaliers, appela le noble
chevalier Bayard, si luy dist :
— Bayard mon amy, je veulx que au jour-
dhuy soye faict chevalier par voz mains parce-
1 76 BAYARD
que le chevalier qui a combatu à pied et à
cheval en plusieurs batailles entre tous aultres
est tenu et réputé le plus digne chevalier. Or
est ainsi que vous, qui avés vertueusement,
en plusieurs ro y animes et provinces et en
plusieurs batailles et conquestes vertueusement
combatu contre plusieurs nations, comme
Espaignolz au réanime de Naples, en Italie, à
Bresse, à Pandin, à Ravenne. Je délaisse la
France où l'on vous congnoit assés.
Aux parolles du roy, respond Bayard :
— Sire, celluy qu'est couronné, sacré et
oing de l'uyle, envo^^é du ciel et est roy d'ung
si noble réaulme, le premier filz de l'esglise,
est chevalier sur tous aultres chevaliers.
Si dist le roy :
— Bayard, despeschés vous. Il ne fault icy
alléguer ne loj^x ni canons soient d'assier, de
cuyvre ou de fer. Faictes mon vouloir et com-
mandement, si voulés estre du nombre de mes
bons serviteurs et subjectz.
— Certes, respond Bayard, sire, si ce n'est
assés d'une foys, je le feray sans nombre pour
accomplir, mo}^ indigne, vostre vouloir et
commandement.
BAYARD 177
Alors prins son espée Bavard et dict :
— Sire, aultant vaille que si estoit Roland
ou Olivier, Godefroy ou Baudoin son frère.
Certes, vous estes le premier prince que onc-
ques fist chevalier. Dieu veuille que en guerre
ne prenés la fuyte.
Et puys après par manière de jeu, si cria
haultement, l'espée en la main dextre :
— Tu es bien heureuse d'avoir au jourd'huy
à ung si beau et puissant roy donné l'ordre
de chevalerie. Certes, ma bonne espée, vous
serés moult bien comme reliques gardée et sur
toutes aultres honnorée, et ne vous porteray
jamais, si ce n'est contre Turcz, Sarrazins ou
Mores.
Et puys fist deulx saults et après, remist au
foureau son espée.
Au partir du campt Sainct Don, print le
roy son chemin vers Pavye, là où il demeura
bien quinze jours, jusques le seigneur Maximi-
lian rendit le chasteau au roy. Alors s'en alla
à Milan le roy et demeura tout le gros de
l'y ver et puys s'en retourna en France, et vint
à Lyon, Et là print congié monseigneur de
BAYARD 12
178 BAYARD
Lorraine du roy et nous ratournasmes en
Lorraine. Et despuys, monseigneur de Lor-
raine a demeuré en son pays crainct et aymé
de tout son peuple.
^ Comment le noble Bayard tint et def-
jendit la ville de Mézières contre toute la
puyssance de l'empereur Charles d'Autri-
che, roy des Espaignolz.
Chapitre quatriesme.
EN l'an mil cinq cens vingt ou environ, aul
cune controversie fust entre le très chres-
tien roy de France et Charles d'Autriche, esleu
empereur roy de Castille, à cause, comme les
impérialistes dient, de messire Robert de la
Marche, qui premièrement avoit délaissé le
service du roy et puis print celluy du dict
empereur, et de rechief délaissa l'empereur et
revint devers le roy.
Durant ce temps, ledict Robert de la Mar-
che, seigneur de Sedan, fist plusieurs courses
au pays de l/ucembourg et sur les terres de
l'empereur. Et pource que le dit seigneur de
Sedan pour lors estoit retourné au service du
roy, l'empereur pensoit que ce fust par le con-
l8o BAYARD
sentement du roy, laquelle chose les Françoys
desnient totalement, et n'est vray semblable ,
car ce que fist le seigneur de Sedan estoit non
contre l'empereur, ce disoit-il, mais contre le
seigneur Demeri, lequel luy détenoit aulcunes
places, dont, comme disoit, l'empereur ne luy
avoit volu administrer justice. Qui fust la
cause qu'il délaissa son service et revint au
service du roy.
A ceste cause fust esmeu l'empereur et fist
lever une moult grosse armée. Et d'icelle fust
chief messire Francisque de Sitkingem qui
aultrefoys avoit faict la guerre contre la cité
de Volme, en Alemaigne ; en despit de l'em-
pereur Maximilien et après fist la guerre
contre le duc de Lorraine, et ung temps après
rançonna la cité de Metz de vingt cinq mille
florins d'or et leur brusla plusieurs villages.
Ce Francisque estoit ung vray pirate de terre
et vray tirant.
Ce Francisque de Sitkingem avoit prins
guaiges, et s'estoit, deulx ans devant, faict
pensionayre du roy de France. Néantmoins, ne
laissa à prendre charge pour l'empereur, et
BAVARD l8l
leva bien de .xx. à .xxa. mille ou environ
hommes d'armes, que le seigneur de Nansot
conduisoit, et aulcuns Namurroys et Hen-
nuyers vindrent bouter le siège devant une
place forte dicte Moson, laquelle estoit gardée
par ung noble et prudent seigneur, monsieui
de Monmort, qui est frère de monsieur de
Genlis en Picardie.
Mais ledict capitaine seigneur de Monmort
entretint les ennemys par aulcuns jours et
entre temps, advertit le roy comme il n'avoit
pas assés vituaille dedans Moson, qu'il luy
pleust luy commander qu'il vouloist qu'il fist.
Le roy si luy manda que s'il veoit qu'il n'eust
vivres assés ny gens aussi, qu'il rendist la
place avecques la meilleure composition qu'il
luy seroit possible. Laquelle chose il fist.
Et, durant le temps qu'il parlementoit
avecques le seigneur Francisque et le comte
Nansot, le roy envoya le noble Bayard à
Mesières et force vituaille avecques luy. Et
vint le noble Bayard à Mesières, Si trouva la
ville moult foible et batable. Si fist une mer-
veilleuse diligence de remparer les murs de la
l82 BAYARD
ville, et, pour donner couraige aulx massons
et pionniers, charpentiers, guaignedeniers,
portefays, luy-mesmes et tous ses gentilz-
hommes ordinairement portoient à l'une des
foys, de terre, à l'aultre foys, de pierre. Et là,
monstra qu'il avoit à bon droict le nom
Terrail. C'est à cultiver et terre gouverner.
Quant les avanturiers et gens de pied virent
le seigneur Bayard leur capitaine et ses gen-
tilzhommes ainsi pourter terre et pierres sur
leurs dos, si prindrent à grant cueur, et des-
puys le matin jusques au seoir, et la pluspart
de la nuyt, si merveilleusement travaillèrent
que en peu de jours tous les rampars furent
faictz, tant de pierre que de terre.
Bientost après. Francisque et le conte de
Nansot vindrent bouter le siège devant Mesiè-
res. Après la composition faicte à Moson avec-
ques le seigneur de Monmort, si assiégèrent
Mesières de toutes pars et batoient les murs
merveilleusement ; mais ce qu'ilz abatoient le
jour, le noble Bayard ramparoit de nuyt, et
pource que le seigneur et vaillant Bayard print
la charge de Mesières, plusieurs gros seigneurs
BAYARI) l83
dt France suyvirent le seigneur Bayard, com-
me monsieur de Mommorancy, monsieur de
Montmoreau et plusieurs aultres.
Quant le siège eust demeuré environ quinze
jours, le seigneur Francisque si envoya un
herault au seigneur Bayard, assavoir mont s'il
estoit deslibéré de soy delïendre ou vrayement
se rendre par bonne composition. Et qu'il
seroit desplaisant pour les grans bien qu'il
avoit tousjours ouy dire de luy qu'il fust prins
ou qu'il mourust pour la defïence d'une si
foible et debille place laquelle n'estoit à tenir
à homme d'esperit ny saige comme on peut
veoir appertement.
« Et oultre plus, sçavés que le chasteau et
ville de Moson estoit sans comparaison plus
fortz de meurs et situation de lieu et de gens,
aussi avecques prudent et saige capitaine, que
Mesières qui ne peult tenir devant si forte et
grosse armée que celle de l'empereur. »
Et que tout le regret qu'il avoit, c'estoit que
le seigneur de Bayard qui tant est renommé
par le monde print honte et deshonneur par
tropt grande témérité et oultrecuydauce.
184 BAYARD
A ces parolles de Francisque de Sitkingem
respond par lettres le noble Bavard, disant :
Seigneur Francisque,
J'ay entendu ce que m'avez mandé par le
vostre hérault d'armes, A vostre demande, par
droict n'avoir pas de responce. Néantmoins,
ajjin que vous congnoissés que Bayard de
France ne crainct Rossin ny grosse panse d'A-
lemaigne, vous respons à ce que, par hérault,
m'avés mandé, c'est que la ville de Mesières
n'estoit pas forte ny deffensable. A ce, je respons
que, avant mon advenement, n'estoit pas grant
chose ; mais, à ceste heure, à cause des vaillans
et bons gendarmes et nobles seigneurs qui sont
dedans, aymans plus honneur que vie, biens ny
chevance, la tenons imprenable, et fussent les
>iiurailles rués par terre. Et, à ce que rescripvés
de Moson, si le capitaine de Moson eust esté
si tost adverty que nous de vostre entreprinse,
n'eussiez pas eust la peine de venir devant
Mesières. Or, pleust à Dieu que Bayard avec-
ques mes compaignons et nostre moniiion eus-
sions esté à Moson à vostre venue, car vous
BAYARD l85
fussiés retourner pillioter bien tost vos voisins
en Alemaigne. Et congnoys bien, seigneur
Francisque, que n'avés guière hanté la France,
et que avés trop longuement hantés les poiles
d' Alemaigne, et cuydés que Bayard soit quelque
boutefeu de villaige, comme avés de coustume
en Alemaigne. Or, Francisque, f aides du pys
que vous pour r es et ne dormes guière la nuyt,
car je vous prometz que Bayard souvent vous
resveillera et vous gardera de vous reposer et
vostre plaisir prendre.
Quant Francisque de Sitkingem eust receu
les lettres de Bayard, si fut quasi hors du
sens. Si dict :
— Certes, je n'eusse à pièce pensé que
Bayard eust si rudement et hardiement res-
pondu, veu la nécessité où il est, et en ung lieu
qui n'est pas à defifendre à homme du monde,
— Certes, seigneur Francisque, respondit
ung conte Aleman, vous ne congnoissés pas le
capitaine Bayard. Et ne pensés pas l'endormir
par parolles ; il a couru par tous les royaul-
mes chrestiens, et ne trouva oncques homme
l86 BAYARD
à qui il aye desnié combast, soit Cycilieu,
Italien, Espaignol, ny aultre, de quelle région
que il fust, et fussent Angloys, Flamans, En-
nuyers, Brebansons, Escoussoys, ou Dannoys,
et Souysses. Je vous asseure, seigneur Francis-
que, que jamais n'aurés Mesières, tant que le
capitaine Bayard vive. Et attendes la mort de
Bayard avant la prinse de Mesières. Car, tant
qu'il sera en vie, n'y a Françoys avecques
luy qui n'aye le cueur semblable à luy, et qui
plutost n'eslise à mourir que faire contre le
vouloir de Bayard. Et tous ceulx qui sont
dedans Mesières sont tous Bayardz, tant que
le noble Bayard sera en vie.
Quant le seigneur Francisque entendit ainsi
le conte parler, si fust moult esbay et pour-
pensa par plusieurs moyens faire cautelleuse-
ment tuer le noble Bayard. A l'une des foys,
luy mandoit de combattre six Françoys contre
six des siens en leur présence ; à l' aultre foys,
vouloit parler à Bayard ; mais Bayard, qui
ne pensoit à aultre chose que à garder Mesiè-
res, vouloist tout, fors que sortir de la ville,
et envoya plusieurs foys de ses gens à l'escar-
B A YARD 187
mouche contre les ennerays, et leur présenter
combat. Mais Francisque ne demandoit que
par cautelle decepvoir Bayard ; mais le noble
Bayard congnoissant la malice et tyrannys de
Francisque, qui n'avoit de coustume que de
robber, piller et surprendre les gens, et homme
sans conscience qui toute sa vie n'avoit faict
guerre que à faulx tiltre et faulce querelle, ne
tenoit conte de ses parolles, dont Francisque
estoit moult esba3% et disoit qu'il n'avoit
oncques homme trouvé si cault que Bayard, et,
s'il estoit tel en armes que en cautelle, oncques
ne fust son semblable.
Quand le siège eust demeuré long temps
devant Mesières, et que Francisque vit qu'il
ne proffitoit riens, et que oncques, de peur
qu'il avoit de Bayard, n'osa donner ung
assault à Mesières, non obstant que les bres-
ches fussent grandes, si délibéra lever le siège
de devant Mesières. Si print chemin vers la
Picardie, tyrant le chemin de Guyse, et bouta
le feu par toutes les villes et villaiges qu'il
pouvoit prendre, sans prendre à mercy, boutoit
hommes, femmes et petits enfans au feu et à
l88 BAYARD
l'espée, sans prendre à mercy créature du
monde. Qui fust cause que les Françoys après
boutèrent le feu par tout Hénault et tout au-
tour de Valencienne.
W Comment le noble chevalier Bayard
laissa Mesières et vint devers le roy et fust
faict chevalier de l'ordre. Chapitre .v
APRÈS que les Alemans eurent levé le siège
de devant Mesières, le noble Bayard
bouta garnison pour garder la ville, et vint
devant Moson qui, incontinant, se rendit au
roy sans aulcune résistance Après, print che-
min Bayard devers le roy lequel fust moult
bien receu du roy et de toute la court. Et
luy donna à celle heure le roy cent hommes
d'armes en chief, car par avant, estoit lieute-
nant de la compaignie de monseigneur de
L/Orraine. Et fist lieutenant de monseigneur
de Lorraine le capitaine Pierrepon qui est
I go BAYARD
homme saige, prudent et vaillant de sa per-
sonne, qui par avant estoit lieutenant de la
compaiguie de monseigneur de Lorraine soubz
le capitaine Bayard. Le roy, après qu'il eust
donné cent hommes d'armes à monsieur de
Bayard, oultre plus, luy donna, en signe de
mémoire des nobles gestes qu'il avoit faictz,
l'ordre de chevalerie de monseigneur Sainct
Michiel, car les roy s de France font les che-
valiers au nom de Sainct Michiel, comme les
ducz de Lorraine au nom de Sainct George.
Et portent les chevaliers de l'ordre du roy les
coquilles sainct Michiel aulx cohers, semées
comme ceulx de Flandres, la toyson d'or de
Jason.
^ Comment le noble Bayard just avec le
roy toiisjours en Picardie. Chapitre .vi
APRÈS que le noble Bayard fust sorti de
Mesières et eust parlé au roy et receu
l'ordre de Sainct Michiel, le roy, avec toute
son armée, laquelle estoit moult belle et grosse,
vint en Picardie contre ses ennemys ; mais
Francisque et le conte de Nansot avec leurs
lansquenetz et Namuroys et Hennuyers tous-
jours s'esloignoient du roy, et le roy les suy-
voit tous jours.
Le Roy, avecques toute sa gendarmerie,
passa une rivière fort estroicte, mais moult
profunde, et fist faire ung petit pont de
bateaulx, là oti passèrent tous en armes, et
allèrent bien deulx lieues oultre la rivière. Et
estoit Bayard tousjours des premiers, lequel
courust jusques près de Valencienne. Et s'il
eust esté suyvi, le roy, comme l'on disoit, eust
prins Valencienne. Mais, à l'apétit d'aulcuns,
print aultre chemin et les ennemys s'en aile-
ïg2 BAYARD
îent par aultre part, tousjours boutant le feu
af fin qu'ilz ne fussent suyvis par les Françoys.
Ceux de Valencienne, quand sceurent que le
loy estoit si près, furent fort esbays et pource
que Bayard couroit jusques auprès, cuj'^doient
estre prins et destruitz, et s'il eust esté suyvy
n'eust arresté la ville contre les Françoys. Si
lust alors Bayard moult extimé sur tous aul-
tres. Et estoit le bruyt au campt du roy que
si Bayard eust esté creu, les Françoys eussent
prins sans grande résistance Valencienne, dont
aulcuns capitaines, desplaisans de ce que
Bayard estoit ainsi aimé et loué d'ung chescun,
et que l'on disoit plus de bien de Bayard que
des aultres, des lors conceurent contre Bayard
grosse rancune. Et despuys eust les longs
voyages, non obstant ce que le roy l'aimoit
moult fort sur tous aultres, comme bien il
raeritoit.
Quant le roy veist que les ennemys avoient
prins la fuyte et avoient bruslé plusieurs vil-
laiges, proposa s'en retourner en France et
délaissa son armée dernierée, laquelle brusla
plusieurs villaiges en Hénault pource que les
BA.YARD 193
Hennuyers avoieut bruslé et guasté, tués et
occis hommes, femmes, enfans, et bruslé les
villaiges sur les Françoys. Et ne demeu-
rèrent pas impugnis, car beaucopt plus en
bruslarent les Françoys sur eulx. Vray est
qu'ils n'estoient pas si cruelz au populaire. A
ceste foys fust prins Hedin et la ville destruicte
par les Françoys.
De ceste guerre, je me despor''e, car les
Françoys ne sceurenL pas à ceste foys user de
leur victoyre, ny icelle poursuyvre, à cause de
plusieurs oppinions humaines.
De plusieurs batailles despuis faictes où fust
le noble Bayard, je m'en desporte, car despuys
la chasse des Ennuyers et Brebansons, le
noble Bayard n'eust grant charge ny crédit.
Et despuys ne fust chief en aulcun lieu de
guerre, dont a esté gros dommaige à plusieurs
qui encore s'en sentent et les leurs aussi. Car
mieulx vault armée de cerf gouvernée par
ung lyon que armée de lyons gouvernée par
ung cerf.
BAYARD 15
^ De la mort du noble chevalier Bayard.
Chapitre .vii,
AULX livres cy devant declairés, avons
descript les gestes principalles du noble
chevalier Bayard, et ay délaissé plusieurs
nobles gestes d'icelluy pource que n'ay eu
congnoissance d'icelles, délaissant aulx aultres
qui viendront après nous matières de amplir
et parfaire ce de quoy n'avons eu congnois-
sance. Car il est facille d'adjouster aux choses
commancées.
Quant à la mort du noble Bayard en escrip-
ray assés legièrement, pource que de tristesse
et de choses dolentes on ne peult escrire chose
plaisante à lire, non obstant ce que la mort
des justes soit meilleure sans comparaison que
ceste vie transitoire.
BAYARD 195
Or, pour venir à icelle, dirons que l'an de
grâce mil cinq cens vingt et quatre, le tres-
chrestien roy Franço^^s volut recouvrer sa
duché de Milan. Si envoya une grosse armée
de la les mons et fist chief d'icelle monsieur
l'admirai de France, lequel estoit de ceulx de
Boisy. Si luy donna toute puissance comme à
luy s'il y eust esté en personne.
IvCsFrançoysvindrent jusquesprès de Milan.
I^a cité se fust rendue, mais, par aulcun conseil,
les Françoys laissèrent la ville et se tindrent
longtemps à Biegras.
Le roy alors estoit à Lyon, et ung soir,
monsieur de Vauldemond, frère de monseigneur
de Lorraine, estoit avecques le roy. Si luy dist
le roy :
— Si voliés estre à la bataille, fauldroit
partir bien tost.
Si pensant monseigneur de Vauldemont,
lequel est prince jeune, plain de feu et coura-
geulx, aux parolles du roy, si desliberast l'en-
demain partir en poste, laquelle chose il feist
et n'eut loysir de attendre ses grans chevaulx
dont fust gros dommaige, car il fust contrainct
.^.Li
igÔ BAYARD
soy armer d'aultres harnoys que des siens, et
chevaucher chevaulx par emprunt qui estoit
cause qu'il ne pouvoit accomphr son vou-
loir.
Durant ce temps, monsieur l'admirai envoya
le noble Bayard à ung villaige nommé Rebet,
lequel n'avoit aulcune forteresse dont fut des-
plaisant le noble Bayard. Si luy dict :
— Monsieur l'admirai, vous me voulés
envoyer en ung villaige près des ennemys,
lequel est sans aulcune forteresse, et fauldroit
quatre foys aultant de gens que j'en a}^ pour
estre en seurté et le garder.
Lors luy dict monsieur l'admirai ;
— Seigneur Baj^ard, allés seulement, car
sur ma foy je vous prometz que dedans troys
jours je vous envoyeray force gens avecques
vous pour garder Rebet, car je sçay bien qu'il
n'est pas fort à garder à si peu de gens.
Alors partit le noble Bayard sur les pro-
messes de monsieur l'admirai ; mais après
plusieurs jours passés, le noble Bayard escript
plusieurs lettras à monsieur l'admirai qu'il luy
tint promesse, c'est de luy envoyer gens, car
BAYARD 197
il estoit en lieu suspect et moult dangereulx.
Mais survindrent d'aultres affaires à monsieur
l'admirai, parquoy différa aulcunement par
aulcuns jours, dont mal en print à toute l'ar-
mée, et fust cause et le commencement de
nostre mal.
Le noble Bayard estoit tousjours au guet
et en doubte des ennemys, et fust moult des-
plaisant de ce qu'il veyoit que monsieur l'ad-
mirai ne luy envoyoit aulcun secours. Et en
print si grant dueil qu'il en fust malade, tant
qu'il print médecine, un jour. Et, par incon-
vénient, ce jour, les Espaignolz, qui tousjours
avoient leurs espies, sceurent que Bayard
estoit tout malade, si firent une grosse assem-
blée de gens pour surprendre Bayard et le
prendre. Car il leur sembloit que si Bayard
estoit prins, que la reste ne tiendroit rien, et
avoient plus de peur de Bayard que de tous
les aultres. Si vindrent de nuyt, chascun une
chemise sus le harnoys pour soy congnoistre
entre les Françoys.
Le noble Bayard qui tousjours se doubtoit,
faisoit tousjours faire gros guet au tour de
iji
iq8 bayard
son logis, et si les aultres capitaines eussent
faict ainsi, eussent beaucoup guaigné.
Quant ce vint au gros de la nuj^t, si vint
le guet au seigneur Bayard, disant :
— Capitaine, vêla les ennemys en moult
grosse bande, saulvés vous.
L-e seigneur Bayard qui, ce jour, avoit prins
médecine, si se leva bien soubdainemenl et
sonna son cousin Gaspar Terrail, seigneur de
Bernin, si luy dist :
— Je vous prie que nos chevaulx soyent
tost prestz, et que nous armons, et faictes
amener nos chevaulx affin que soyons plutost
prestz à nous deffendre.
Laquelle chose fust tost faicte. Si amenè-
rent leurs grans chevaulx bien tost et si se
armèrent. Et n'eust loysir Bayard que de
prendre seulement son armet, sa cuirasse, ses
avantbras et ganteletz sans aultre arnoys.
Les ennemys, quant furent à Rebet, ne
queroient que le logis de Bayard ; mais les
espies ne sçavoient trouver le logis de Ba^'ard,
pour ce qu'il avoit faict fayre des fossés par
derrière son logis. Quant les espies virent les
BAVARD 199
fossés, lesquelz n'estoient pas le jour devant,
perdirent la congnoissance de ce logis, par-
quoy furent deceuz. Et en querant le logis de
Bayard, le dict Bayard et aulcuns aultres se
armèrent et montèrent à cheval.
Alors vindrent les ennemys qui furent
advertys des fossés, et rudement voulurent
passer le fossé ; mais furent très fièrement
reboutés par Bayard et par Bernin, tant que
furent abatus plusieurs Bspaignolz dedans le
fossé. Si ruarent sus de tous costés Bspai-
gnolz, tant par derrière que par devant, que
passa Bayard le fossé.
lyC villaige estoit plain des ennemys Si
combatirent bien deulx heures de nuyt, que
fust cause que plusieurs Françoys avoient
loysir soy armer et se saulver.
Quant les Espaignolz virent que il n'estoit
possible avoir Bayard, si se renforcèrent de
plusfort que jamais.
Quand Bayard veist que les Espaignolz
estoient tous après luy et que il les avait abu-
sés affin que les Françoys eussent loysir de
eulx saulver, si se retira, tous jours se deiïen-
200 BAYARD
dant d'eulx, et les ungs frappoit à dextre, les
aultres à senestre. Si faisoit son cousin qui
estoit fort, jeune, puissant et hardy, et firent
tant qu'ilz se def firent de leurs ennem^^s.
Quant le soleil eust laissé les angles de la
terre et fust apparu sur nostre orison, les Espai-
gnolz furent moult desplaisans de ce que Bayard
estoit eschappé ainsi vertueusement. Car ils
cuidoient aussi bien le prendre comme f aisoient
les Véniciens le roy Charles à Fornoue, Mais
les hommes proposent et Dieu dispose les
choses, et ne veult délaisser ses serviteurs au
besoing.
Le noble Bayard ne perdit riens de son
bagaige pource que il s'en doubtoit et, .v. ou
.vi. jours devant, avoit envoyé tous ses cof-
fres à Novarre, là où estoit or, argent et
toute sa vaisselle et aultres bagues. Laquelle
chose demonstra que Bayard se doubtoit
tousjours de ce qui advint après.
A ce soir, les Espaignolz pillarent tout ce
qu'ilz peurent trouver, et perdirent les Fran-
çoys de six à sept vingtz chevaulx non pas
des meilleurs, mais de ceulx des serviteurs.
BAYARD 201
Car la résistance que fist Bayard pour les
abuser fust cause que les capitaines et hom-
mes d'armes montèrent sur leurs chevaulz et
se saulvèrent.
Après la surprinse de Rebet, quelque temps
après, monsieur l'admirai, voyant que ses gens
avoient faulte de vivres, aussi qu'il ne proffi-
toit riens, si tint conseil qu'ilz dévoient faire.
Si fust conclud pour le meilleur soy retirer. Je
délaisse les parolles que eust Bayard au seigneur
admirai, lesquelles ne servent de rien à la ma-
tière.
Alors, les Françoys se mirent en ordre et les
Souysses avec eulx, monsieur l'admirai d'ung
costé, monseigneur de Vauldemont de l'aultre,
lequel, comme ung vray Lorrain, ensuyvant
son ancestre le preulx Godefroy de Billon, se
porta très vertueusement; monsieur de Van-
denesse de l'aultre part ; Bayard le dernier, et
au lieu le plus dangereux. Si marcharent à la
retraicte vers la France.
Les ennemys, voyant la retraicte des Fran-
çoys, si marchèrent moult fièrement contre
Françoys et boutarent leurs haquebutiers bien
202 BAYARD
quatre mille devant, et avoient beaucop
haquebutes à crochet avec lesquelles deffirent
beaucopt de Françoys. Et fut blecé monsieur
l'admirai d'ung copt de liaquebute au bras.
Lequel se porta ce jour moult vaillamment,
car il estoit de sa personne bon gendarme, et
dit-l'on qu'il tua de sa main celluy qui le
bleça. Monsieur de Vandenesse fust aussi blecé
d'ung copt de liaquebute dont après assés
long temps morust, dont fust moult grant
dommaige, car il estoit vaillant aulx armes,
preulx et hardy.
Monsieur de Vauldemont estoit aussi tous-
jours des derniers, à l'une des foys, avecques
monsieur l'admirai, à l'aultre foys avecques
Bayard, faisant marcher les gendarmes par
bon ordre.
Bayard, qui tousjours estoit le dernier de
l'armée pour la conduyre à bon port, voyant
derrière lu}' ses ennemys, si faisoit marcher
en armes et defïence et par bon ordre. Les
gendarmes ennemys, vo3^ant tenir si bon ordre
aux Françoys, si furent moult esbahys et n'o-
sèrent frapper sur eulx, ny les enfoncer. Si
BAYARD
203
tiroieut de leurs haquebutes à croches de loing,
à pierre perdue.
Si vint uu coupt, par le vouloir de Dieu,
frapper le noble Bavard par le my du corps.
Quant le noble chevalier sentist qu'il estoit
ainsi blecé, si se fist descendre de cheval soubz
ung arbre, si demanda ung prestre, pour soy
confesser, et ordonna son testament estre f aict,
ensuyvant celluy de son père Aymé Terrail,
lequel avoit substitué après ses frères son
cousin Gaspard Terrail. Si fist son exequu-
teur de son testament le seigneur d'Alegre
qui estoit présent.
Quand le noble Bayard sentist que les enne-
mys venoient droict à luy, si dict à monsieur
d'Alègre et à ceulx qui estoient presens :
— Monsieur, je vous prie saulvés vous et
vostre compaignie, que ne soyés prins des
ennemys.
— Certes, dict le seigneur d'Alègre, ne feray,
car je ne vous laisseray point.
Alors luy dict Bayard :
— Si ne le faictes, me ferès très grant des-
plaisir, car je suys mort, et en moy nul n'a
1
204 BAYARD
remède, fors que de recommander mon âme à
Dieu, et si ne veulx personne avecques moy,
car bien tost rendray l'ame à Dieu auquel je
prie que par sa saincte passion vueille avoir
mercy de mon ame, et à ma JSn vueille par-
donner, comme il fit au bon larron qui pendoit
en croix avecques luy.
Alors print monsieur d'Alègre congié du
noble Bayard les larmes aulx yeulx, si luy dist :
■ — A Dieu, seigneur Bayard. Je prie à Dieu
tout puissant qu'il vous vueille avoir en sa
garde.
Quant le seigneur d'Alègre eust prins congié
de Bayard, survindrent les ennemys. Si trou-
vèrent le seigneur Bayard qui faisoit sa com-
plaincte à Dieu, laquelle j'ay bouté cy après
au sixiesme livre.
Quant le seigneur de Bourbon, qui pour
lors estoit chief des ennemys, sceust que
Bayard estoit blecé à mort, si vint à lu}', et
luy dict :
— Bayard, mon amy, je suis desplaisant de
vostre inconvénient. Il fault prendre pacience,
ne vous donnés melencolie. Je enverray quérir
BAYA.RD 205
les meilleurs chyrurgiens de ce pays et, à l'ayde
de Dieu, serés tost guéri.
Quant Bayard eust ouy ces parolles, et l'eust
congneu, luy dist :
— Monseigneur, il n'est pas le temps à moy
de quérir les médecins du corps, mais ceulx
de l'ame. Je congnoys que je suys blecé à mort
et sans remède; mais je loue Dieu qu'il me
donne grâce de le congnoistre à la fin de ma
vie et derniers jours, et de congnoistre mes
péchés, car j'ay suyvy toute ma vie les guerres
et ay faict plusieurs maulx et péchés. Et
congnoys bien que Dieu m'a faict plus grande
grâce sans comparaison que n'ay mérité. Et
prens la mort en gré et n'ay aulcune desplai-
sance ny regret à mourir, fors que je ne puis
faire service aulcun pour l'advenir au roy
mon souverain, et qu'il me le fault délaisser
à ses plus grandz affaires, dont je suys très
dolent et desplaisant. Je prie à Dieu le souve-
rain que, après mon trépas, il aye telz servi-
teurs que je vouldroye estre.
Et après plusieurs parolles, luy dist :
— Monseigneur, je vous supplie, laissés
206 BAYARD
moy prier Dieu mon rédempteur et pleurer et
gémir mes péchés, car je suys prest à luy
rendre mon esperit.
Alors s'en alla ledict seigneur, les larmes
aulx yeulx, si dict à ceulx qui estoient avec
luy :
— C'est une chose piteable veoir le bon
chevalier ainsi mourir, qui si noblement et
loy animent a servy tousjours ses princes, roys
de France sans aulcune reprehension. Bien est
eureulx le prince qui a ung tel serviteur; et
ne sçait la France ce qu'elle a perdu au jour-
dhuy, à ce noble chevalier.
Après que le seigneur s'en fust allé et eust
donné charge à aulcuns de prendre garde de
sa personne, bien tost après, rendit l'esperit à
Dieu, disant :
— Mon créateur, qui m'as donné grâce estre
du nombre des chrestiens et d'avoir receu ton
sainct baptesme, et tes sacremens en recon-
gnoissant la grâce que tu m'as faict, et à
nature humaine de envoyer ton filz prendre
nature semblable à nous au ventre virginal,
lequel par nos péchés a volu prendre mort et
BAYARD 207
passion, et ressusciter de mort à vie, et puis
monter aulx cieulx et seoir à la dextre, par
icelle passion, te supplie et requiers avoir
miséricorde et pitié de moy, et me pardonner
mes péchés, lesquelz sont inumerables. Mon
Dieu, je suis asseuré que ta puissance est
plus grande et ta miséricorde que tous les
péchés du monde ne sont énormes. Parquoy,
seigneur, en tes mains, je recommande mon
ame.
Et, en ce disant, rendit l'esprit à Dieu.
Après son trespassement, ceulx à qui le
seigneur avoit donné charge prindrent le
corps et le portèrent à l'esglise honorable-
ment, et furent faictes plusieurs prières pour
luy.
Quant celluy qui avoit tiré le coupt de
hacquebute sceust que le chevalier Bayard
estoit mort par son moyen, si fust moult
désolé et triste. Si jura et fit serment que
jamais ne tireroit ny tiendroit hacquebute,
et mauldit plusieurs foys le premier inventeur
d'icelle, disant :
— O malheureux ! Comme as tu ainsi faict
208 BAYARD
d'avoir, par un engin diabolique, tué le plus
noble et vertueulx de toute chevalerie ! O
misérable, comme pourray satisfaire envers
Dieu avoir tué meschamment ung chief digne
de conduire une monarchie du monde ! O
triste désolé, que feras tu au résidu de ta vie,
quant tu penseras et auras tousjours le ver
et remors, de conscience d'avoir tué ung si
noble chevalier ? O Espaigne la subtile, onc-
ques par ta subtilité ni cautelle n'as sceu
defîaire ny faire prendre fin à ce chevalier.
Et moy, pouvre créature qui n'estoys digne
luy dire ung seul mot pour luy déplaire, ung
copt à l'aventure suys cause de la mort d'un
si noble chevalier !
Après ces lamentations faictes, délaissa la
compaignie des ennemys, et despuis ne fut
veu entre eulx. Et ont dit plusieurs qu'il
entra en religion, de dueil et desplaisir qu'il
eust d'estre cause de la mort du seigneur
Bayard.
Quelque temps après, le corps de Bayard
fut porté à Grenoble et fust par messieurs de
la justice et les gentilz hommes du pays et
BAYARD 209
par ceux de la ville receu en moult honneur
et grand dueil, plaint d'ung cliescun, tant de
la noblesse que de messieurs de justice et du
populaire. Et ne fust de vie d'homme tant
regretté seigneur ny aultre d'ung chescun que
le noble Bavard.
Après que fust le corps porté à Grenoble,
fust mys au couvent et monastère des Mini-
mes, le quel avoit fondé et faict ediffier
monsieur Laurens Desalemans, oncle du dict
Bayard, seigneur et evesque de Grenoble. Et,
pource que er son trespas, le seigneur Bayard
avoit ordonné estre sépulture, avec son père
et mère au lieu de Grenion, furent assemblés
les parens là oii il devoit estre inhumé. Et
fust dict que pource qu'il avoit esté lieutenant
du gouverneur du pays, et que Grenoble estoit
le chief de la justice daulphinale, seroit meil-
leur qu'il fust ensepulturé au couvent des
Minimes, lequel avoit esté construit par son
oncle, monsieur de Grenoble, et ainsi fust
faict.
Et furent les obsèques et funérailles faictes
comme s'il eust esté, non ung heutenant ou
BAYARD 14
210 BAYARD
gouverneur, mais ung prince. Et furent faictes
si solempnelles que, à cause que ne soye
réputé avoir diminué d'icelles, me desporte
pour le présent.
Le noble Bayard delà ssa trois frères, l'ung
du monde, qui a succédé à luy, deulx d'esglise,
l'ung evesque de Glandesve, l'aultre, abbé de
Josaphat. D'aultre de son nom, n'a laisse,
fors que son cousin, dont a esté parlé cy
dessus, seigneur de Bernin, et deulx sœurs.
L'une fust mariée au seigneur de la Bayete,
l'aultre fust mère de feu le seigneur du Pon,
qui morust devant Pavie.
^ Des quatre pretilx chevaliers lesquelz
ont esté de nostre temps et sont sortis par
naissance du Dauiphiné et ont esté heroi-
ques en chevalerie entre les Françoys et
Allobroges. Chapitre huitiesme.
DE nostre temps, avons congneu quatre
vaillans et preulx capitaines natifz et
procréés du Dauiphiné, et entre tous aultres
moult estimés aulx armes.
lyC premier a esté le capitaine Montesou, de
la maison de Clermont, premier baron du
Dauiphiné, lequel long temps et de tout le
règne de Charles VIII très chrestien a eu tous-
jours charge de gensdarmes, et puys fut lieute-
nant de cent gentilzhommes de la maison du
roy, et après fust, soubz le roy I/Oys XII,
capitaine de Lode en Lombardie. Du temps
du roy Charles, eust charge en Picardie contre
le roy des Romains Maximilian qui, despuis,
fust empereur des Germains.
Une foys, ledit capitaine estoit en une petite
2 12 BAYARD
ville en Picardie, avec cent hommes d'armes
françoys, laquelle estoit aulx frontières de
Hénault. Et alors, les Flamans, Brabansons
et Hennuyers estoient à dix lieues près, avec
.xiiii. mille hommes de pied et bien cinq cens
hommes d'armes. Si deliberarent les ennemys
marcher de nuyt et venir bouter par emblée
le siège devant icelle ville où estoit Monteson,
de laquelle eut reprise fut le capitaine Mon-
teson averty. Si appellat toutes ses gens et
leur dict :
— Messieurs, j'ay esté adverty comme les
ennemys doibvent partir ceste nuyt e1 mar-
cher à toute diligence et nous assiéger et
bouter le siège devant ceste place, laquelle
n'est point forte ny deffensable contre une si
grosse armée et puissance que noz ennemys
ont. Je suys d'advis de nous armer tous et
bouter en bon ordre et marcher contre eulx.
Si les rencontrerons sur la miruytaulx champs.
Ils ne se doubtent poinct de nous ny de
personne. Si frapperons sur eulx à toute force
et croy que Dieu nous aydera à les desbran-
ler et rompre. Et vous prie que me suyvés.
BAYARD 213
Si les fist tous jurer de le suyvre sans point
fouyr ny le delaysser, laquelle chose firent
volentiers. Si partirent de la ville incontinent
et sans deslay si marchèrent la nuyt tous en
ordre. Quant vint sur la minuyt, si se appro-
choient fors des ennemys, lesquelz ne se
doubtoient de riens. Quand furent bien près,
si fist marcher le capitaine ses gens par bon
ordre, si vindrent ruer sur les ennemys,
cryant :
— France ! France !
Si fist sonner trompettes, tabourins et aul-
tres instrumens et fist si gros bruyt, frappant
sur les ennemys à une si merveilleuse impétuo-
sité, que les ennemys pensoient qu'ilz fussent
plus de deulx mille hommes d'armes au bruyt
qu'ils menoient. Si furent si espoventés et
surprins qu'i's ne sçavoient que faire. Alors
le capitaine Monteson, voyant que les enne-
mys commençoient à desbranler, si ruât sur
eulx en telle roydeur que les ungs il boutoit
par terre, les aultres frappoit si oultrageuse-
ment, qu'il bouta leur avantgarde en fuyte.
Si suyvit les gens de chevaulx .«i furieusement
214 BAYARD
qu'ilz ne sçavoient que faire, fors se rendre,
et tousjours à plus fort frappoit que par avant
sur Bnnuyers et Flamans, tant qu'il les
rompit du tout. vSi print des prisonniers des
plus grans bien deulx cens, si revint en sa
garnison riche et mena avec luy ses prison-
niers flamans et ennuj-ers et brebansons, des-
quelz il eust grosse rançon. Car, comme il m'a
aultrefoys raconté à la maison de Sainct Pry,
chieulx sa sœur, celle prinse des Flamans le
remplist en richesse et fust cause que despuys
il n'eut faulte d'or ny d'argent.
Ce noble capitaine estoit homme moien de
corps, gros de membres, bien formé de joinc-
tures, gros de cueur, difficille à vaincre,
homme bénin à gens vertueulx, furieulx à
gens inutiles et mal conditionnés. De sa libé-
ralité, estoit libéral aulx affaires nécessaires et
choses urgentes aulx domestiques, comme
banquetz ou maison voluptueuse, tenoit plus-
tost du chiche que du prodigue, aymant hon-
neur plus que richesses aymant richesses
plustost que pouvreté, qu'estoit la cause que
des saiges et prudens estoit estimé libéral et
BAYARD 2l5
magnifique. Et des jeunes prodigues et indi-
gnes, estoit réputé chiche et avare et plein de
ténacité. Quant à ce que j'ay congneu de luy,
je peux dire qu'il estoit envers moy magni-
fique, Hberal, plein de toute noblesse.
Ce noble capitaine, après la mort du roy
Charles .vii., fust par les favoristes et par
ceulx qui estoient auprès du roy lyOys .xii.
moult elongné du roy et eust plusieurs adver-
saires contre luy. Si luy mandèrent ses parens
et amys qu'il ne vint point devers le roy,
pource que le roy estoit mal informé de luy et
que l'on avoit dit plusieurs parolles contre
luy.
Quant le capitaine Monteson entendit que
le roy estoit mal informé de luy, comme luy
sembloit, si dist :
— Certes, je suys moult esbahy du roy,
lequel est prince moult sçavant et qui con-
gnoit le monde et scet que j'ay loyalement
servi son prédécesseur le feu roy Charles,
comme il se méfie de moy, et si je luy ay
esté contraire comme duc d'Orléans pour mon
souverain seigneur le roy de France de ce ne
2lb BAYARD
doibt pas estre desplaisant, car je suys vray
fidèle aux roys de France contre tous aultres,
et seray tant que auray vie, et fust contre
ses frères, enfans ou aultres. Car je ne recon-
gnoys que ung seigneur roy de France, n'ayant
respect à aultre, soyt frère, ny filz ou aultre
de son sang.
Et alors print son chemin droit à Paris, là oii
le roy faisoit son entrée, et se présenta au roy
de prime face, sans procureur ny médiateur.
Si luy dist :
— Sire, Dieu vcus doint bonne vie, longue
et toute prospérité royalle, telle que la pourries
par soet à Dieu demander.
Quant le roy le veist et ouj-st ainsi parler,
le regarda d'ung très maulvais rcgart, si luy
dist:
— Monteson, comme avés eue la hardiesse
vous présenter devant moy, veu que sçavés
que avés tous] ours esté contre moy envers le
roy Charles, dont Dieu ayt l'ame ? A peu ne
tient que ne vous donne à congnoistre que ne
ne devés estre si oultrecuydé de vous présenter
devant ma face. Allés, et que je ne vous voye
jamais.
BAYARD 2 I 7
— Sire, dist Monter on, je vous prie que
vueillés ouyr ma parolle, et puis suis content
de vostre sentence. Sire, vous sçavés que par
le temps passé, j'estoye au service du roy
Charles et son vassal et né en ses terres, et
tous mes parens. Je n'estoye en riens subject
à vous ny n'avoye à vous serment, ny office
de vous. Si je servoye le roy Charles, mon
souverain contre vous en Bretaigne et ail-
leurs. De ce, ne debvés estre desplaisant, car
aultant en feroye pour vous si avois faict ser-
ment à vous et estoye en vostre service contre
tous aultres, et fussent-ilz vos frères et enfans.
Quand le roy entendit ainsi subitement et
avec grand couraige respondre le capitaine
Monteson, si luy dist :
— Monteson, ostés vous de devant moy, et
bien tost, car aultrement vous feraj- mal
content.
Si lui respond Monteson ;
— Sire, puisque ainsi est que ma présence
vous desplaist, je prens à tousjours mais congié
de vous. Je prie à Dieu qu'il vous doint sa
grâce.
Si s'en part incontinent et s'en va de Paris
2l8 BÂYARD
soubdainement. Ses parens et amys luy dirent
qu'il ne debvoit ainsi partir et laisser le roy,
et que le roy seroit par ses amys adverti du
tout. Si respondist Monteson comme saige et
prudent :
— Certes, mes amys, je congnois que ne
sçavés comme le subject doyt craindre son
prince et fouyr son ire. Je ne futz oncques en
bataille ny journée de guerre, si forte fust elle,
que eusse si grant peur ny si grant craincte
que j'ay au jourdu}'^ eue, quant le roy a parlé
à moy. Et m'est souvenu de ce que disoit le
roy des Gotz de l'empereur de Constantinoble,
quant il dist que le Dieu terrien estoit l'em-
pereur. Ainsi certes, le Dieu terrien, en France,
c'est le roy, et ne seray asseuré de ma per-
sonne, veu les parolles que le roy m'a dictes,
que ne soye hors de son royaulme.
Si monta à cheval délibéré, laisser tous ses
biens et aller hors le royaulme, querant sa
fortune en aultre province ; et avecques lm%
a voit plusieurs gentilzhommes tous jeunes,
plains de feu et de jeunesse, tant de Bretai-
gne, Picardie, que d'aultre part, lesquelz avoit
tousjours nourri avecques luy.
BAYARD 219
Quant il fust parti de Paris avec plusieurs
jeunes gentilzhommes, comme desplaisant de
ce qu'il luy failloit laisser la France et sa nation,
où il estoit moult extimé et aymé d'ung
chescun.
Le roy, qui estoit saige et prudent entre
tous aultres princes, si demanda qu'estoit
devenu Monteson. Si luy dirent comme -il s'en
estoit allé très desplaisant et triste avec plu-
sieurs jeunes gentilzhommes. Si pourpensa le
roy et cogita en luy les parolles qu'il avoit
dictes à Monteson, considérant les façons de
luy, et comme il estoit homme de gros cou-
raige, extimé en armes aultant que homme de
son royaulme ; si considéra que ceulx qui de
luy avoient parlé n'estoient pas gens pour le
maintenir ny si vaillans ny bons serviteurs
que Monteson, considérant que homme de
renommée si ne peult beaucoup ayder, mais
peult nuyre, car il est plus facille à nuyre que
n'est à pouvoir ayder, pource que la négative
est plus forte que n'est l'affirmative. Si en-
voya querre incontinent le roy un gentil-
homme des plus familiers de luy, si luy dist :
— Sçachés diligemment quelle voye a prins
220 BAYARD
Monteson, si allés devers luy et luy portés
mes lettres, et si lu}' dires qu'il revienne de-
vers moy incontinent et sans deslay. Et que
le traicteray beaucoup mieulx que ne fist
oncques le feu ro}^ Charles. Et lu}- donnés
telle asseurance qu'il soit contant.
Incontinent le gentilhomme montast à che-
val, si print le chemin de Lyon, et trouva le
capitaine Monteson, lequel couroit à demy
poste pour la craincte du roy. Si luy présenta
les lettres du roy et luy dist sa credance. Avoir
leues le capitaine Monteson les lettres du roy,
si fust moult en doubte s'il devoit retourner
devers le roy. Après plusieurs choses consi-
dérées, disoit en soymesme :
— Celtes, je congnois le roy prince sçavant,
saige, prudent, lequel a beaucoup veu et
tousjours a tenu sa promesse. Je doibs aller
devers luy et oster de devant mes yeulx toutes
les parolles qu'il m'a dictes.
Et par ainsi, retourna devers le roy, auquel
le roy fist le meilleur racueil que l'on pourroit
faire à homme.
A ce jour, le roy demonstra aux gentilz-
BAYARD 22 1
hommes comme vérité, loyaulté, amour envers
son prince sont tousjours préférées aulx inju-
res, malveillances, malignités du temps passé.
Apres que le capitaine Monteson fust de
retour, le roy lyoys ayma et eust en extime
autant ou plus que capitaine de France, et luy
donna tousjours charge des principaulx affaires
de France quant aux armes.
De ce vaillant capitaine, je ne veulx plus
parler, car si vouloie descripre toutes ses ges-
tes, conviendroit faire ung volume plus grant
que ne pourroie avoir loysir pour le présent.
Mais pource que aultrefoys l'ay congneu et ay
de luy eue grande familiarité, ay bien voulu
descripre aulcune chose de luy, layssant à ses
nobles parens la charge de faire amplier la
reste de ses nobles gestes. Certes, je ose bien
dire de luy que oncques Aristide, Lisander,
Alcibiades ou vrayement Pausanias ou Epa-
minundas de Thebes ne furent jamais si dignes
de commendations que ce noble Monteson.
I^e second preulx chevalier Delphinois dont
j'ai eu congnoissance et famiharité, dont je puys
:i.21 BAYARD
seurement parler escripre, a esté le seigneur
d'Uriage, dict pour lors du Molar de la maison
Desalemans, laquelle maison Desalemans a
plusieurs branches, comme la maison de Champs
d'Uriage, de I^avar, Delers et aultres, dont
estoit descendu la mère du noble Bayard,
Helayne des Alemans.
Le seigneur du Molar estoit moult beau
chevalier, grant de corps, nerveulx de mem-
bres, grant et large de poitrine, puissant de
sa personne, hardy de cueur, doulx et gracieulx
à ses voisins, et, par renommée de son temps,
ung des plus fors et robustes du royaulme de
France.
Et ce me faict dire et affermer que quant
messire Claude de Vaudrey, lequel pour lors
que le roy Charles VIII estoit en la fleur de
son règne, ledict messire Claude de Vaudrey,
Borguignon, lequel estoit au service du roy
des Romains, despuys empereur Maximihan,
et de son fils, le feu roy de Castille, Philippe,
pour lors archeduc d'Aultriche, lequel messire
Claude, pour l'honneur de son prince et pais,
pria le roy Charles VIII luy donner congé et
BAYARD
223
permettre de tenir combat et joustes en sa cité
de Lyon sur le Rosne à tous jeunes chevaliers
et gentilzhommes venans de toutes provinces,
et ce est pour donner exercice et exemple
aulx jeunes gentilzhommes et soy exercer en
la discipline militaire. Laquelle chose volen-
tiers luy ottroya le roy, pource qu'il estoit
prince Hberal et debonnayre, aymant toute
noblesse.
Si tint messire Claude les rans et joustes à
tous gentilzhommes à Lyon, de là le Rosne en
la terre delphinale, et moult bien et vertueu-
sement se pourta comme chevaleureulx et ex-
pert aulx armes.
Quant le seigneur d'Uriage que, pour lors,
on appeloit le seigneur du Molar, sceust que
ung Borguignon si fort clamé et extimé par
tout le monde estoit venu au Daulphiné tenir
les joustes et les rans contre tous venans, luy
sembla que ce eust esté deshonneur au pa5^s
du Daulphiné s'il ne trouvoit rencontre à tout
le moins semblable à luy. Si délibéra combattre
à luy et bouter sa personne contre la sienne.
Si luy rescript en ceste manière :
224 BAYARD
Messire Claude de Vaudrey,
J'ay sceii comme avés faict crier les joustes
et tenir rans des armes à tous et contre tous
gentilzhommes de toutes nations en ce pays du
Daulphiné duquel je suys, par origine et nais-
sance, vray zélateur et amateur, et, à ceste cause
et pour l'honneur du pays, je suys délibéré iing
tel jour exposer ma personne contre la vostre. Je
suys jeune et non encore bien expert aulx armes,
désirant apprendre des vieulx et anciens cheva-
liers comme en avés le bruyt et renom. Et c'a
esté la cause laquelle m'a esmeu à combattre ung
si redoublé et invétéré chevalier en la discipline
militaire trescientifique. Mays d'une chose pro-
teste avant toutes choses, que le combat de vostre
personne à la mietine sera par oultrancc et non
en aprentis aulx armes, mais comme ung gen-
tilhomme contre ung aiiltre de semblable qualité.
Et à tant, prie nostre seigneur à vous et à moy
donner selon son bon vouloir, et à la par fin, sa
grâce.
Escript a Sainct Prye, à deux lieues de
Lyon, l'an de grâce mil. cccc. xci, par le
seignevtr du Molar Desalemans.
BAYARD 225
Quant messire Claude, tres-redoubté che-
valier, sceust le vouloir du seigneur du Molar,
congnoissant le cueur delphinal, et aussi la
force, jeunesse enflambée de colère, puissance,
hardiesse, et qu'il avoit affaire à ung aultre
Hector Troyen en corps, à un Achiles en
hardiesse, à ung aultre Theseus en jeunesse
ardente, enflambée de la gloire romaine, si
print à considérer en soymesme et pourpensa
que ce seroit folye à luy ainsi aventurer sa vie
et bouter en dangier sa personne, laquelle
estoit congneue par tous royaulmes, et que la
famé et bonne renommée de chevalerie par
luy acquise en plusieurs royaulmes bouteroit
en dangier d'estre deshontée et annullée par
ung jeune gentilhomme plein de feu et har-
diesse au commancement de ses armes, si
délibéra non accepter le combat, si luy rescript
que, quant à luy, il estoit venu à Lyon et en
France comme amy et voisin, non pour mur-
trir les gentilzhommes, ny pour faire violence,
mais pour instruire les jeunes gentilzhommes
aulx armes.
Quand le seigneur du Molar eust congneu
BAVARD IC
220 BAYARD
le vouloir de messire Claude de Vaudrey, si
îust moult desplaisant. Si ne délaissât venir
au champt tout armé, prest à combattre. Si
cria plusieurs foys :
— Messire Claude, où estes vous ? venés et
ne vueillés craindre un homme jeune aulx
armes.
Mais mese^ire Claude ne se montrast aulcu-
nement. Si protesta devant tous les assistans
monsieur du Molar contre messire Claude de
Vaudrey, si le poursuyvit bien dix ans par
justice, et à la parfin, fust condampné mes-
sire Claude, et fust dict que il combattroit
par arrest, lequel fust exécuté après, mais non
pas pai force d'armes, mais amiablement, et
demeura l'honneur à Monsieur du Molar. Le-
quel Molar, despuis, se trouva en plusieurs
batailles. A la parfin, morust d'un coupt de
hacquebute à la cruelle et sanguinolente ba-
taille de Ravenne, avecques le seigneur Gaston
de Foix, preulx et hardis duc de Nemours, et
avec plusieurs aultres capitaines, comme
monsieur de Alegre et ses deulx fils, avec le
vaillant capitaine Jacob, Aleman, et le capi-
BAYARD 227
taine Maugeron, et aultres plusieurs, dont fust
ung merveilleux dommaige pour les Françoys.
Comme fust aulx Athéniens du vaillant et
saige Thrasybulus, lequel de constante foy
envers la chose pubHque, magnificence de
couraige, comme recite Aemylius Probus, sur-
montast tous les Athéniens.
Aussi, ce capitaine Molar, de son temps,
estoit magnanime de couraige sur tous aultres.
Et si tu lisois la vie de Conon, illustre Athé-
nien, ou celle de Dion, de Siracuse, ny celle
Yphicrates ou Chabias, Athéniens très illus-
tres, ny celle de Pelopidas, de Thèbes, ou
vrayement icelle Agesilaus, Lacedemonien,
princes dignes de perpétuelle commendation,
et tu les pouvoies toutes nombrer, encore croi-
je que les prouesses du capitaine Molar toutes
icelles surmonteroient.
Duquel Dieu, par sa grâce, vueille l'ame
avoir en son royaulme.
Le tiers capitaine de nostre temps Delphi-
nois a esté le capitaine Franço5'S Champier,
natif du Pontbeauvoisin, dont la moytié est
228 BAVARD
eu Savoye, l'aultre moytié au Daulpliiné. Ces-
tuy fust, du temps du roy Charles .viii., lieute-
nant de cinquante hommes d'armes soubz le
seneschal de Beauquaire, lequel alast avec le
roy Charles à Naples, et estoit homme grant
de corps, grande poitrine, homme puissant de
sa personne sur tous aultres de son temps :
ung aultre Pyrrhus ou Acliillcs en cueur et
proesse.
Quant le roy Charles eut prinse la cité de
Gaieté, fist le Capitaine du Chasteau le dict
capitaine Françoys Champier, et luy donnant
charge de tout le pays autour, et alors print
ledict capitaine avec luy mon frère ayné.
Après que le roy Charles eust délaissé le
royaulme de Naples, et s'en fut retourné en
France, le ro}' Phederic si reprint Kaples, la
Poille, Calabre, Salerne et aultres cités du
pays ; si vint bouter le siège devant Gaieté, là
où ne firent riens, car ledit capitaine tint,
maulgré tous les Napolitains, presque deulx
ans le chasteau de Gaieté. Si les rebouta plu-
sieurs foys, et ne l'eussent jamais prins par
force, et tant qu'ils eurent vivre, tindrent
Gaieté.
BAYARD 229
Mais le capitaine qui tenoit la ville de Gaieté
fit composition avec les Napolitains, et ne
volust oncques à ce consentir le capitaine du
chasteau Champier. Et tint le chasteau bien
dix moj's après que la ville fust rendue.
Durant ce temps, le roy Charles estoit en
France, lequel morust bientost après. Quant
le capitaine Champier entendist et congneust
qu'il ne pouvoit avoir secours du roy et que
les vivres leur defïailloient, non obstant ce
que les ennem3's cuydoient qu'ilz eussent vivres
assés, si fist le capitaine Champier une com-
position avec les Neapolitains moult à son
avantaige, c'est que les Françoys s'en iroient
avec tous leurs biens, et meneroient avec eulx
tous leurs prisonniers. Laquelle chose fust
conclue. Mais, ainsi que le capitaine, qui estoit
homme preulx et hardy, puissant de corps,
plein de cholère, voulut monter sur mer, les
Neapolitains, comme faulx, desloyaulx et
meschans à grosse puissance, volurent corir
sur les Françoys et les defïaire.
Mais le capitaine, comme ung aultre Her-
cules de Lybie, avec ses gens qui estoient bien
petit nombre, comparé aux NeapoHtains, les
2 30 BÂYARD
reboutat d'uue si merveilleuse fureur, qu'il en
clef fit ung grand nombre, et le résidu bouta en
fuitte.
Quant le capitaine vit les ennemys ainsi
fouyr, si se mist sus mer avec cinq cens hom-
mes de guerre sur ung navire que l'on nommoit
la Motonière. vSi prindrent la haulte mer ;
mais fortune, la triste mère de douleur et
affliction inconstante et ténébreuse, leur fust
contraire. vSi avoit le capitaine avec luy
ung conte, gros seigneur du royaulme de Naples,
prisonnier sien, lequel il vouloit mener en
France avec luy, comme j'ay peu sçavoir par
aulcuns qui se estoient saulvés avec le capi-
taine, dict Blachon.
Ce seigneur prisonnier neapolitain, comme
homme hors du sens, entreprint de nuyt faire
plusieurs pertuys au fond du navire en plu-
sieurs lieulx, laquelle chose il fist, et par ainsi
le navire s'emplist d'eaue, ignorans les gouver-
neurs et mariniers. Dont périrent bien cinq
cens hommes en mer, avec, comme l'on di-
soit, tout le trésor de Gaieté qu'ilz portoient
avecques eulx. Et eschapperent aulcuns avec
BAVARD 23 1
tonneaulz pour ce qu'ilz estoient assez près de
terre, dont eschappat ung, dict Blanchon.
Et périt le capitaine Françoys Champier,
dont fust ung merveilleulx dommaige. Car
oncques Eumenes Cardianus, ny Phocion Athé-
nien, ou vrayement Timoléon de Corinthe ne fu-
rent oncques plus vaillans aulx armes, ny plus
studieulx à bien régir la chose publicque que
fust de son temps ce noble capitaine Françoys
Champier. Avecques cestuy capitaine mourust
mon frère ayné, Pierre Champier, et ce a esté
la cause que de ceste histoire puys mieulx
estre recors, et l'ay bien ycy voulu descripre,
pource que des batailles ou gestes antiques on
ne peult vrayement parler, mais seulement de
celles de nostre temps.
Le quatriesme capitaine et entre tous aultres
le plus aymé, tant de la noblesse que du popu-
laire, sans reprehension, sans tyrannie, sans ava-
rice, sans convoitise, sans trahysonny tromperie,
aymant Dieu, son prince et la chose publicque,
des aulmoniers le père, de libéralité le maistre,
qui donnoit quant il a voit besoing que on luy
232 BAYARD
donnast, comme j'ay dessus dict d'icelluy
auquel donnast à Naples dix mille frans, lequel
pour lors n'avoit pas dix mille deniers de reste,
c'est le preulx, bénin et charitable chevalier
Bayard, duquel, pource que je n'ay assés aulx
livres cy devant faicte mention. Et spéciale-
ment d'icelles dont j'ay peu par gens dignes de
crédence avoir congnoissance, m'en desporte
d'en plus parler, laissant à ceulx qui après nous
de luy vouldront escripre lieu et matière de
amplyer son histoyre, car il est difficile chose
à bien commencer et facile à la parfaire,
comme dist Aristote en ses Elenches : Princi-
pium plus est quant dimidium totius, le bon
commencement est plus que n'est la moytié
du tout.
Je délaisse plusieurs aultres capitaines qui
sont sortis du Daulphiné, comme du capitaine
Chatelar, Ravel, le noble Maugeron, et aultres
plusieurs. Quant à ceulx qui sont en vie, n'ay
proposé en faire aulcune mention, car, comme
j'ay dict icy dessus, en ensuyvant la sentence
de Selon, nul n'est digne estre loué avant sa
mort, qu'est la chose qui m'a gardé des vivans
BAYARD 233
tscripre. Car la fin est icelle laquelle donne
lustre ou obscurité aulx histoyres.
Annibal fust preulx en sa vie ; mais il n'est
pas dict eureulx, car sa fin fust triste et
dolente. Celle aussi de Mithrydates, et celle
de Jule César furent dolentes et piteables.
^ Aulcunes maisons nobles duDaiilphiné,
desquelles ay eu aulcune congnoissance.
DE la maison de Clermou, de la maison de
Poitiers, de la maison de Tornon, de
Maubet, de Sasonnaige, des Alemans, de Grolee,
de Bosusel, du Fay, du Bochage, de Romanien,
des Guyfreys, de Montenar, de la Beaume
d'Autun, de la Garde, de Chasteauneuf, de
Chandieu, de Sainct Prie, de Beaumont, de
Theys, de Terrail, de Morges, du Dichansieu,
de Maugerons, de Ravel, de Martelz, de Tliar-
des, de Mantone, de Pui Martin, de Yseram,
de Granges, de Vatillin, d'Arses, de Varses,
de Comiers, de Claveson, de la Baume Corni-
lion, de Conilieu, de Yeres, de Sarieres, des
Jofreys, de la Balme.
De ceulx du Daulphiné gentilzhommes qui
moururent à la bataille de Monlhleri et aulx
aultres batailles, dont peux lire l'hystoire en
l'esglise sainct André à Grenoble, où eit la
BAYARD 235
figure d'iceulx en icelle esglise, lesquelz onc-
ques ne volurent délaisser le roy leur souverain
seigneur comme firent plusieurs aultres et
elirent plutost la mort que vouloir fouyr, je
m'en tays pour le présent, pource que je n'ay
le loysir à ce faire,
Doncques, seigneurs qui ceste histoyre lires,
prenés les parolles non à la rigueur de l'hys-
toire, mais selon mon bon vouloir, et ainsi que
l'ay sceue par gens dignes de croire. Et puis
dire de cette liistoyre comme disoit le philo-
sophe Xenophon en l'hystoire de Cyrus, roi de
Perse, qu'il l'avoit escripte non seulement
pour la vérité d'icelle hystoire, mais aussi pour
donner à congnoistre et demonstrer aulx jeu-
nes gentilzhommes et princes comme ilz doi-
vent régir le peuple quant Dieu leur donne la
grâce de régner. Ainsi ay escript ceste histoyre
d'ung si noble chevalier pour demonstrer aulx
nobles la façon et manière de bien vivre en la
science et doctrine militaire. Et c'a esté mon
intention principalle, car le noble Bayard, à
ceste heure, n'a aulcun vouloir ni indigence
de nostre louange ny gloire, car nostre hys-
236 BAYARD
toire iiy commendation de luy ne servent de
rien à son ame au royaulme céleste ; mais
pourra servir à nous et à ceulx qui, après
nous, viendront en ce monde.
^ Le quart livre. Des louanges et
COMPARAISONS DU NOBLE BAYARD AULX
ILLUSTRES CHEVALEUREUX ET PREULX AN-
CIENS.
^ Comparaison du Carthagien et preulx
A nnibal et de Bayard.
LES grosses gestes de Aniiibal et du noble
Bayard, qui les vouldroit ensemble confé-
rer, voir seulement en choses de guerre et
bellicques, ne les fera semblables es premières ;
mais aulx preulx et nobles princes les fera
esgaulx, lesquelz, non obstant ce que en leur
pays et ailleurs ayent eu plusieurs adversaires
et emulateurs, lesquelz eussent enuyé de leur
gloire, de leurs prouesses et conseil, ce nonobs-
tant ont faict plusieurs faictz dignes de
mémoire.
Annibal quant il eust vaincu et defïaict
ceulx de Segonte, vint en Italie et fist la guerre
aulx Romains, et vint bouter le siège devant
238 BAYARD
Rome. Ba>ard, estre venu à Naples, combatist
contre le plus fort et noble Espaignol. Et si
Hannibal, par la vertu de son armée, deffit
les Sagontiens et vint à Rome, c'est plus forte
chose combattre seul contre seul, de personne
à personne, que par le moyen de sa nation et
moyennant plusieurs hommes.
Annibal est moult loué que, à la bataille de
Cannes, il vainquist les Romains ; mais il est
moins à louer qu'en celle bataille, comme dict
Plutarche, il ne sceust user de sa victoire. A
plus grant honneur est le noble Bayard, qui
oncques ne se trouva en victoire, que d'icelle
il ne fust loué à la poursuyvre.
Annibal, et si en Campainie et en Apolie il
effeminat son armée, qu'est à vitupérer à ung
chief de guerre. A plus forte raison est à louer
le noble Bayard, qui oncques ne perdit riens
par faulte d'exercice ny par négligence.
Annibal brusla aux tentes ung noble dict
Arpinas par cautelle, avec sa femme et ses
enfans, et, en descendant en Italie, au temple
de Junon, fist tuer et occir plusieurs, lesquelz
s'estoient retirés pour seurté de leurs person-
BAYARD 289
nés. Certes, par le contraire, le noble Bayard,
en toutes guerres et batailles il a esté modéré,
et en la victoire, très hardy et fier, et après
la victoire, clément, piteable et charitable. De
sa libéralité et chasteté, il appert à son hoste
et hostesse et à leurs filles en la \actoire de
Bresse, comme dessus est dict.
Annibal fit des choses grandes et plusieurs
belles victoires, vray est que toutes icelles
furent dommaigeables à la cité de Cartaige.
Bayard, par le contraire, car la chose publicque
du Daulphiné tousjours, de son vivant, aug-
mentai et le peuple et justice maintint, dont il
estoit chief .
Par quo}'- appert que, quant aulx armes
furent semblables, quant aulx meurs, Bayard
surmonta Annibal par plus que de moytié.
Tous deulx, dehors leur nation et province
morurent et finirent leur vie. Mais Annibal en
exil mourut et chassé des siens et de son pays.
Et Bayard, plaint sur tous aultres, non seule-
ment des siens, mais de toutes nations qui de
luy avoient ouy faire mention.
^ Comparaison de Scipion Aphricain et
de Bayard.
SCIPION aphricain vainquis! quatre nobles
capitaines, dont le principal fut Annibal.
Bayard, deulx autres, non seulement vainquist
mais l'ung occit, et l'aultre surprist; le pre-
mier, Espaignol, dit Alonce, le second le
seigneur Prosper Colone, Romain. Et luy
avecques Orose, vertueusement treze Espai-
gnolz combastit, qu'est plus que capitaines
vaincre.
Scipion est à louer, qui oncques ne refusa
ne desnya homme à combattre. Bayard plus
est à louer, qui, par tous lieulx, cherchoit
combatz. Vrai est que tousjours au campt
boutoit paix entre les gensdarmes et si doulce-
ment par les champs menoit et conduisoit sf-s
gens, que sa compaignie sembloit mieulx reli-
gion que guerre.
Scipion hors son pays mourust. Bayard
BAVARD 241
aussi. Scipion, par son vouloir, mourust en
exil. Bayard, soy retirant et gardant, condui-
sant ses frères françoj^s, mourust. Scipion,
noble gentil, mourust. Bayard, très noble
chrestien à Dieu son esperit rendit.
BAYARD 16
^ Comparaison de Bayard à Theseus.
THESEUS est à louer quant, pour gloire
avoir, délaisse Athènes où il estoit en
moult grande honneur, et eust peu régner en
Traezene, région de Grèce, mais pour plus
grande gloire, chassa et desconfit Cj'ron et
Procuste et plusieurs aultres tirans qui des-
truysoient toute la Grèce. Bayard plus est à
louer, qui deffendit Mesières de la tirannye
germanique et du tirant Francisque, qui estoit
pire que Ciron centaure, ny Procuste Grégeois.
Theseus, pour la chose publicque, et pour
délivrer de captivité la cité d'Athènes, comba-
tist contre le monstre Minothaure au royaulme
de Crète. Bayard n'est pas moins à louer, qui,
tout malade avec la fièvre, combatist le fort
capitaine espaignol Alonce, pour saulver son
honneur et des Françoys, ses frères.
Theseus fist la guerre contre les Amazones
et les deffist. Bayard, des fors Germains, se
BAYARD 243
deffendit et à la fin ]es chassa, et eu partie
deffit.
Theseus en une fosse tumba et ainsi mou-
rust. Bayard, noblement en gardant ses amys
et pour son pays, comme bon clirestieu, noble-
ment rendit à Dieu l'esperit.
^ Comparaison et imitacion de Bayard
an bon roy David.
LE roy David, d'entre tous les preulx, fut
le plus dévot et le plus souvent en oraison.
Baj^ard, entre capitaines, fust le plus desdié
en oraisons, et eust plutobt désirée la mort
que aulx esglises permettre faire aulcune vio-
lance en sa présence ; lequel aymoit moult
tous religieulx et gens de devocion.
David, miraculeusement, et par commande-
ment divin, le fort géant Golias d'une funde
mist à mort. Bayard, d'une courte dague et
avec la fièvre, tua le vaillant Espaignol Alonce,
lequel, après sa mort, moult il pleura.
David, sur tous aultres, estoit charitable,
aulmosnier, non seulement libéral, mais magna-
nime. Bayard, sur tous aultres de son temps,
estoit le plus piteable, libéral sur tous aultres
capitaines, lequel par tropt grande libéralité
rien ne se laissoit, et oncques ne refusoit à
homme chose qui fust en sa puissance, comme
une ioys, luy estant à Naples, eust une con-
BAYARD 245
fiscation laquelle valloit par extime comme de
huict à dix mille fraictz, et ung gentilhomme
jeune luy dict :
— Seigneur Bayard, si Dieu m'eust faict
une telle fortune d'avoir tel butin, me semble
que je ne seroys jamais pouvre ne indigent,
— Certes, dit Bayard, à ce ne tiengne que
ne soyés homme de bien et hors indigence ;
or, prenés le butin que tant extimés, je le
vous donne.
A donc respond le gentilhomme :
— Certes, capitaine, je ne l'ay pas envers
vous mérité, je me contenteroy bien à moins.
— Certes, dist Bayard, affin que ne trou-
vés aulcune excuse que ne soyés homme
de bien, vous aurés le tout.
Dont furent tous les assistans moult
esbahys de la libéralité de Bayard, lequel
n'estoit pour lors guiere riche, et en avoit
bon besoing.
David vieulx roy et en sa vieillesse et en
son lict mourust. Baj'ard, pour la chose pu-
blicque defïendre, en grosse pénitence de ses
péchés et contricion toujours rendant grâces
à Dieu, son esperit au Créateur rendist.
^ Comparaison du noble Bayard au fort
homme Sanson.
SANSON, sur tous aultres, fust le plus fort,
qui oncques ne fust vaincu de homme, pour
la force qu'il avoit non humaine, mais par
grâce de Dieu à luy especialement donnée,
Bayard oncques en combat ne fust vaincu,
ny pour homme ne recula arière, lequel avoit
force humaine et non par grâce especialement
et consequemment donnée que on sceust.
Sanson fust par une femme deceu et par
une femme sa force perdist. Bayard par femme
oncques ne fust deceu et pource, sans espouser
femme, mourust.
Sanson, avecques une mâchoire d'asne, mille
hommes occisl. Ba3"ard, avec une espée le
pont au Garillan contre deulx cens hommes
seulet garda.
Sanson tous les Philistins et luy aussi
en tirant à luv la colonne soustenant la
BAYARD 247
maison se occist. Bayard, en dix mille
hommes préservant de mort, par ses ennemys,
d'ung coupt d'acquebute blecé, quelque peu
d'espace de temps après l'ame à Dieu rendit.
^ Comparaison du noble Bayard à Judas
Machaheus.
JUDAS Machabeus fust preulx en deffendant
tousjours le peuple d'Israël. Bayard, par ses
prouesses, a deffendu le peuple de France.
Judas Machabeus occist Appolonium de
Samarie, lequel estoit moult fort et puissant,
et toute son armée. Bayard occist l'Espaignol
Alonce, et si chassa le tirant Francisque devant
Mesières.
Judas Machabeus tua aussi vSeron, prince
de l'armée de Syrie. Bayard, au contraire,
saulva et osta le chevalier des mains des Hen-
nuyers à la journée dicte des espérons en
Picardie.
Judas Machabeus chassa les gentilz qui
vouloient destruire Israël. Bayard chassa les
Alemans, qui volaient France destruire, et en
ruina plusieurs.
^ Comparaison du chevalier Bayard àRoland.
ROLAND de son temps fust le plus estimé
aulx armes. Bayard, de nostre temps, a
esté non seulement aulx armes, mais en toutes
vertus sur tous aultres chevaliers aymé et
estimé, non seulement des nobles, mais aussi
du peuple.
Roland combatit contre plusieurs, tant
Espaignolz que Françoys. Bayard a combatu
contre Ceciliens, Espaignolz, Alemans, Italiens
et Françoys.
Roland ung seul roy de France, Charles le
grant servit. Baj^'ard, troys roys de France,
Charles huictiesme, lyoys douziesme et Fran-
çois premier de ce nom a noblement servy,
soubz eulx a eu plusieurs charges.
Roland soy deffendant et ies compaignons
françoys contre la trahison des Espaignolz, de
soif à Roncevaulx aulx montaignes Pirenées
mourust. Bayard, so}^ retirant, et préservant
l'armée françoyse en I^ombardie, non de soif,
mais par coupt de hacquebute, mourust.
^ Comparaison du vaillant Bayard au
preulx Godefroy de Billon.
GODEFROY, en sa jeunesse, à l'appétit de
l'empereur Othon, contre un Aleman en
Saxone, combatist et à la fin le occist. Bayard,
sous le roy Loys douziesme, Alonce, le noble
Espaignol, au ro^^aulme de Naples, en comba-
tant le occist.
Godefroy, Jlierusalem par force conquesta
et print. Bayard, Mesières contre toute la force
de l'empereur d'Alemaigne garda et defïendit.
Godefroy, ung an après la conqueste de
Jherusalem, mourust et à Dieu son ame ren-
dit. Bayard, après plusieurs conquestes en
Lombardie, ses amys deffendant, à Dieu avant
sa mort son ame recommanda et l'esperit
rendist.
^ Comparaison du chevalier Bayard au
preulx et hardy chevalier monsieur de La
Palisse, 7nareschal de France.
DE nostre temps et congnoissance, avons
congneu deulx vertueulx chevaliers moult
extimés, non seulement en France, mais aussi
aulx Espaignes, Italie, Cécile, Germanie et
France. Et pour ce que de ces deulx ay eu la
congnoissance, en peulx plus certainement
mon opinion dire.
Le seigneur de La Palisse estoit grand de
corps et beau sur tous aultres. Bayard estoit
nerveux, fort de corps, droict chevalier, legier
de sa personne.
Le seigneur de la Palisse estoit hardy che-
vaher, hardy de couraige, puissant de corps, et
aulx armes mourust instru^^t. Bayard, doulx,
gracieux, bening, des pouvres gc;ndarmes le
père.
Le seigneur de la Pahsse, aulx armes fier,
202 BAYARD
de cueur en paix doulx et gracieulx. Bayard,
en bataille, cueur de lyon ; après la victoire,
cueur de brebis, bening et charitable.
Le seigneur de La Palisse, marié deulx foys
fut, lequel a laissé après luy postérité belle et
à luy semblable comme humain, Bayard onc-
ques ne volust estre lyé ny subget aulx femmes
et non comme humain au monde, n'a volu
vivre ny par postériorité régner, mais comme
ange au ciel a volu monter.
Le seigneur de La Palisse mort est en
guerre et, pour son roy defïendre, a plustost
volu mourir que l'abandonner; de coupt de
hacquebute fut frappé et par plusieurs coptz
fut de son cheval abatu. Bayard aussi, pour
l'honneur de son roy garder, et ses frères
defïendre, en retraicte de guerre mourust.
Ces deulx vaillans chevaliers et compaignons
furent semblables en plusieurs manières, et en
la vie et en la mort. Tous deux furent capi-
taines soubz troys roy s : Charles, Loys et
Françoys. Tous deulx, de leur temps les plus
renommées, et des gendarmes aimés ; tous
deulx avoient cent hommes d'armes soubz
BAVARD 253
eulx ; tous deulx avoieut par leurs mérites
acquis l'ordre de chevalerie et de Sainct IVIi-
chiel, et si en la vie furent semblables, la mort
aussi fut semblable.
Le noble Bayard, en la retraicte des Fran-
çoys estant le dernier et conduisant l'armée,
fust frappé d'ung copt de hacquebute, des-
cendit de cheval, et ung temps après, rendit
l'a me à Dieu. Aussi le seigneur de La Palisse,
en bataille deffendant le roy son maistre, fust
frappé de coupt de hacquebute et tumba de
cheval à terre, où bientost mourust.
De ces deux chevaliers, pour le présent m'en
déporte de plus parler, car les gestes ont esté
si magnifiques que mon papier, mon ancre, ny
ma plume ne sont assés fortz à iceulx des-
cripre, ny mon entendement débile ne pourroit
comprendre, et bien fauldroit l'esloquance de
Cicero, ou vraj^ement de Dtmosthenes à bien
et duement leurs gestes descripre.
Je n'ay pas voulu comparer le noble Bayard
à Jule César ny à Hector. Pource que César
fust contre la chose publicque romaine.
Bayard, du contraire, a tousjours deft'endu le
254 BAYARD
bien public de France. Et pource aussi que
aulcuns ont préféré Pompée à César. Quant
de Hector, aulcuns ont volu dire, comme Dyon
de Crète, que c'estoit hystoire fabuleuse, par
laquelle cause, ne l'ay volu icy mettre.
^ lyE CINQUIESME UVRE DU NOBI,E BAYARD,
DE SA NATURE ET DE SES MEURS, LEQUEI, SB
PEUIvT DIRE LE MIROUER DE NOBLESSE ET
COMMEMORATION DES CHOSES DESSUSDICTÈS.
^ De la généalogie et naissance de
Bayard. Chapitre premier.
BAYARD, Allobroge, que maintenant est dict
Daulphiné, fust né entre deulx merveil-
leuses montaignes, l'unt de l'aultre distantes
d'une lieue françoyse. Jardin fertile plein de
fontaines et arbres portans fruictz odoriferans
de plusieurs manières. Fils de Nayme Terrail
et de Helayne Desalmans, le père, moult de
grande stature et bien formé de membres, la
mère, petite, pleine de cueur et de noble cou-
raige, lyC père estoit descendu de Pierre Ter-
rail qui, du temps des roys Charles septiesme
et siziesme, vesquist et fist plusieurs faitz
d'armes sur tous aultres Allobroges, duquel
fust dicte l'espée Terrail.
2 56 BAYARD
De la nativité du noble Bayard, selon que
le scavant astrologue Julius Firmicus la des-
cript et que selon la complcxion que luy ay
congneue, peult estre ainsi descripte : En
l'ascendant, Aquarius, Mars, Mercurius, Vénus.
En la seconde maison, in piscibus. En la cin-
quiesme, Luna in geminis, en la septiesme,
Juppiter in leone ; en la IX, Saturne in libra.
Cette nativité, Julius Firmicus afferme qu'elle
signifie homme d'ung beau et plaisant lan-
guaige, d'ung moult bel engin, lequel est propre
à toutes choses faite, et rien à luy impossible,
qui soit en la puissance humaine.
^ De la contenance, gravité et familiarité
de Bayard. Chapitre deuziesme.
LE noble Bayard en sa jeunesse fust hon-
teulx, doulx et gracieulx, humble, cour-
toys à ung chescun, nul oncques ne le veist en
fureur, n}^ eu yre grande. Il estoit soubre sur
tous aultres paiges, oacques ne fust abusé de
femme que pour elle il delaissast ses affaires
ny choses licites, et si tenoit quelque peu de
la nature melancholique. Si estoit-il à toutes
gens joyeulx, aymant compaignie, esbatemens
et choses plaisantes. Quant à sa gravité, elle
estoit tous j ours meslée de doulceur et affabiHté,
Et en tout gardoit ordre. Il estoit bening,
humain et charitable.
BAVARD 17
^ La pérégrination et royaulmes ausqiielz
Bayard a faict et forte armes.
Chapitre troiziesmc.
BAYARD, de son jeune eage, fust nourry
premièrement avec le duc des Allobro-
ges, c'est monseigneur de Savoye, et puys,
soubz le roy Charles liuictiesme, et du temps
du dict roy, alla à Naples et demeura plusieurs
années continuellement aulx armes contre
Espaignolz, tant soubz luy que soubz le roy
I/oysdouziesmeenlvOmbardie. Aussi a demouré
long temps et n'y a eu bataille de son temps
à laquelle il n'aye esté, comme dessus est dict.
Et pource qu'il avoit long temps porté les
armes contre la nation espannicque, voulut
veoir les Espaignes, et monta sur mer à la
Rochelle et, comme pèlerin, ^ans se donner à
congnoistre, alla à Sainct Jacques en Galice,
là où il demeura aulcun temps pour voir le
pays jusques à Sainct Saulvadour, retourna à
Sainct Jacques et, par la mer, retourna en
BAYARD 269
France. Il fust en Flandres et Breban avec
Maximilian, empereur, comme a est dict des-
sus, et vint en Lorraine, là où je le veistz par
aulcun temps moult extimé du duc et de tous
les nobles du pays de Barroys et de Lorraine,
Et luy donna monseigneur de Lorraine che-
vaulx de son arrest moult beaulx et puissans,
aussi luy fist moult beau présent et luy donna
et fist faire à Nancy belle vesselle de l'argent
des mines du pays, laquelle donna audict
seigneur Bayard, lequel, après, s'en retourna
en France.
^ Des vertueulx ci principaulx gentilz-
hommes qui ont suyvy aulx armes Bayard.
Chapitre quatriesme:
Pi,usiEURS gentilzliommes françoj^s ou lor-
rains ont volu suyvir Bayard pour les
vertus qui estoient en luy, et premièrement
le capitaine Pierre Pon Daly, lequel fist son
lieutenant soubz la compaignie de monseigneur
de Lorraine, lequel, après, quant le roy donna
cent hommes d'armes à Bayard, fust lieute-
nant de la compaignie du dit seigneur de Lor-
raine, lequel est encore pour le présent le
seigneur de Botiere ; long temps suyvit le
seigneur Bayard, si porta son enseigne et puys
le fist son lieutenant quant le roy donna cent
hommes d'armes audict Bayard. Et despuis,
après la mort du seigneur de Bayard, le roy
le fist prevost de l'hostel. Le tiers fust le bas-
tard du Fay, Lorrain, lequel par long temps
pourta le guidon soubz le noble capitaine
Bayard. Le quart a esté le segneur dii Pont ,
BAYARD 261
filz de la seur du chevalier Bayard, qui long
temps a porté son enseigne, et puys fust faict,
après la mort de Bayard, escuyer de l'escuyrie
du roy, lequel seigneur du Pont fust tué devant
Pavye en servant et dépendant le roy, dont
fut moult grant dommaige, car c'estoit ung
gentilhomme aussi hardy et preulx aulx armes
que gentilhomme de son temps. Et si Dieu
eust voulu alongner sa vie, estoit à présumer
que ce eust esté le second Bayard en France.
lyC cinquiesme fust noble Gaspard Terrail,
cousin du dict Bayard, et de son nom et de
ses armes, et estoit sorti d'une maison, luy et
Bayard, qui tousjours a suyvi Bayard son
cousin, tant de là les mons qu'en France. Le
sixiesme fut monsieur le baron de Sasonnaige,
lequel le capitaine Bayard print à la requeste
de sa mère, dame moult vertueuse, car ledict
baron, pour lors, estoit moult jeune et divers
en son commencement ; mais il fust si bien
nourri par le noble Bayard, qu'il surmontoit
tous les aultres gentilzhommes jeunes de son
temps, et estoit moult destre aulx armes et
hardy. Mais Dieu ne voulust d'iceluy prolon-
guer la vie, dont fut dommaige de sa mort à
2 02 BAYARD
tout le pays du Daulphinoys. Et estoit à pré-
sumer que s'il eust vescu, eust esté chevalier
moult vertueulx entre tous Daulphinoys. Plu-
sieurs aultres, comme le seigneur de Sainct
Quentin, qui avoit la niepce de Bayard à
femme, le vaillant Chatellet, Lorrain, et aultres
I/Orrains, dont, pour cause de briefveté, m'en
déporte.
^ Les proverbes et responces morales du
noble Bayard. Chapitre cinquiesme.
UNE foys, ung gentilhomme demandoit à
Bayard quelles possessions et biens
ung gentilhomme devoit laisser à ses enfaus.
Respond Bayard :
— Le père doibt laisser à ses enfans ce qui
ne craint pluye ny tempeste, ne force d'hom-
mes, ne justice humaine: c'est saigesse, vertus.
Et doibt le père avoir la cure envers ses
enfans semblable à celluy qui faict ung jardin,
c'est de bien le cultiver et bonnes semences
bouter et bons arbres planter.
Ung aultre luy demandant quelle différence
il boutoit entre ung homme sçavant et igno-
rant, respondit :
— Telle différence que tu bouteroys entre
le médecin et le malade.
Disoit que la plus grant seigneurie que ung
seigneur sceust avoir, c'estoit d'estre familier
des gens vertueulx, et le plus grant mal avoir
ses familiers vicieulx et ignorans, car il n'est
264 BAYARD
plus grande pestilence que audace et puissance,
lesquelz sont accompaignez par ignorance, et
telz sont les subjetz que les seigneurs.
Ung aultre disoit devant Bayard :
— Certes, je voys les biens mondains et
richesses humaines, mais je ne vo^^s poinct
celle prudence ny saigesse que tant avés loué
et faictes si grande extime.
Respondit ;
— Certes, je ne me esmer veille pas si, voyés
les biens terriens, car vous avés les yeulx de
terre pour les veoir, mais n'avés pas les j^eulx
de l'entendement pour sapience et prudence
veoir.
Une foys, veist deulx jeunes paiges jurer
Dieu. Si les reprint moult grief vement. Si luy
dict ung gentilhomme :
— Seigneur Bayard, vous blasmés bien les
paiges pour petite chose et les reprenés bien
rigoureusement.
— Certes, dict Bayard, ce n'est pas petite
chose, maulvaise coustume aprinse de jeunesse.
Plusieurs aultres proverbes moraulx disoit,
lesquelz, pour le présent, sont dehors ma mé-
moire.
^ Le siziesme livre. Des complain-
tes ET ORAISONS A DiEU SUR LA MORT
DU NOBLE BaYARD.
^ Oraison du seigneur Bayard à sa mort.
APRÈS que le seigneur Bayaid fust frapé
à mort, le seigneur d'Alegre qui estoit
présent le consoloit tant qu'il pouvoit. Si luy
dict Bayard :
— Je vous prie, ne me vueillés plus confor-
ter, car mon solas et confort doibt estre en
Dieu seulement. Pourtant, vous prie laissés
moy parler et penser en luy, si luy dit :
« Seigneur Dieu, amateur de nature hu-
maine, veuille moy par ta clémence mes
péchés pardonner et me donner vraye amour
en toy, car suys certain que celluy qui te
ayme ardemment plus legierement et plutost
pervient à ton royaulme. O mon Dieu tres-
miséricordieulx, pardonne moy, car mon amour
n'a pas en toy esté vrayement cordiale, mais
plus verbale, non vraye, mais faincte, car mes
206 BAYARD
amys en leurs vices et péchés j'ay soubtenus
et ainsi, je n'ay pas, comme chrétien, hay les
vices. O Jésus, père de pitié, pardonne moy
et veuille par ta miséricorde à la mort de
laquelle je sens les douleurs, que je puisse
oblier amour humaine et que je te puisse sur
toutes choses aymer, et ne me veuille de ton
amour ny dilection séparer. O Dieu tout puis-
sant, je n'ay nul regret laisser ce mortel
monde, lequel est plein de labeurs et tribula-
tions, et n'est digne la vie humaine estre
nommée vie, mais plustost mort et péché.
O Dieu souverain, je sçay et croy que l'homme
ne doibt non plus craindre la mort humaine
que celluy qui navigue en la mer, qui parvient
au pays auquel il vouloit aller plutost qu'il
ne pensoyt. Seigneur Dieu, la mort, c'est le
port lequel nous conduict au pays où conti-
nuellement nous navigons et cheminons, et si
le vent ou cas de fortune soubdainement à ce
port nous conduit, nous n'en debvons pas estre
desplaisans, mais toy louer et mercier. Sire
Dieu, je sçay que la mort n'est aultre chose
que la fin de la prison de nostre ame, et la fin
de nos labeurs, application de ta majesté, la
BAYARD 267
lin de nostre pélerinaige et la délivrance de
la maison ruineuse, et la fin de toutes mala-
dies humaines et évasion de tous perilz, la
consumption de tous maulx, la solution du
debte de nature, retournement au pays que
aulx justes a esté promis, l'entrée de gloire,
et pource est escript : meilleur est le jour de
nostre mort que n'est le jour de nostre nativité
humaine, parquoy ne crainctz riens et n'ay
peur de la mort. Mais, vSeigneur Dieu, je sçay
que la saincte escripture entend de la mort
des hommes justes et non des pécheurs, comme
je suys, très indigne et misérable pécheur,
lequel par mes immérites devroye craindre la
mort. O seigneur Jésus, ta clémence et misé-
ricorde très humblement je prie, et supplie que
tu aye pitié de ta pouvre créature. Et vueille
avoir regard à ma très grande fragilité, et me
vueille conduyre, non selon mes mérites très
indignes, mais selon ta miséricorde. Tu as
voulu prendre mort et passion pour les pé-
cheurs, et as dict que tu n'estois pas venu
appeler les justes, mais les pécheurs. Vueille
toy souvenir de ta parolle et de ton evangille
et envoyer les raictz de ta miséricorde sur
208 BAYARD
moy, pouvre pécheur indigne. Car, quant tu
futz près de la mort, en ta passion, comme
homme, tu eust peur et dictz : « Triste est
mon ame jusques à la mort.» Tu, seigneur, tu
eust peur par tristesse naturelle d'icelle, la-
quelle fust seulement en l'appétit sensuel et
non selon le rational, selon lequel tu te con-
formatz au vouloir de ton père, disant : « Mon
« père, non pas selon que je veulx, mais selon
« ton vouloir, fays de moi.» O Dieu souverain,
si ton filz a crainct comme homme la mort,
que peult faire le pécheur comme je suys qui
est encore entre les mâchoires de la mort. O
Jésus, vueille moy pardonner selon les mérites
de ta saincte passion, et iceulx veuillent sup-
pUer mes deffaultes, affin que, avec ta saincte
protection je puisse toy louer en la gloire éter-
nellement.»
If Oraison des nobles du Daulphiné à
Dieu pour l'amedu noble chevalier Bayard.
DIEU tout puissant, lequel est vie vraye,
duquel et par lequel et au quel vivent
toutes choses lesquelles ont vraye vie, Dieu
duquel la foy nous incite, l'espoir nous eslieve la
charité semblable à toy, faictz seigneur Dieu
pardon, aye miséricorde, pardonne les péchés
à ton humble et obéissant serviteur Ba3^ard.
Seigneur, vueille son ame bouter devant tes
yeux. Tu es très riche en miséricorde, très
large à recompancer, donne luy de tes biens
spirituelz, affin que par iceulx puisse servir à
toy. O tu, Jésus qui es nostre rédemption,
nostre désir, nous te prions et requérons de
clameur grande, vueille sainctifier l'ame de ce
noble chevaher Bayard lequel, par la grâce
que luy avoys donné, le pays de Daulphiné a
bien de son temps régi et gouverné. Doulx
Jésus tresbening, charitable, très désiré, nous
te prions qu'il te plaise infondre de la multi-
270 BÂYARD
tude de ta doulceur et charité en l'ame de
ce noble chevalier. Seigneur, aye memoyre du
bon service qu'il a faict en ce pays duquel luy
avoys donné par ta grâce le gouvernement.
Tu es roy de gloire et de toutes vertus le
maistre. Tu nous as monstre par parolles et
exemples gémir, plorer, disant : Beati qui
lugent, quant ipsi consolahuntur , Bienheureulx
ceulx qui pleurent en ce monde, car ils seront
consolés. Tu pleuroye ton amy le Lazare mort
et gettas tes larmes sur la cité laquelle devoit
périr, Jherusalem. Nous te prions dévotement,
par icelles larmes que tu gettas sur la cité et
sur le Lazare, qu'il te plaise avoir souvenance
de l'ame de ce noble chevalier Bayard. Soyt
son ame soubz ton umbre, car heureulx sont
tous ceulx qui habitent en ta maison. Heureulx
sont ceulx lesquelz tu as esleus pour remplir
ton royaulme. Vueille par ta clémence, Dieu
tout puissant, lequel est tro3's en personne, et
une par essence et substance, pardonner au
noble Bayard, O saincte et sans macule vierge
Marie, mère de Jesuchrist, prie ton filz pour
l'ame de ce noble chevalier. O sainct Michiel,
sainct Gabriel, sainct Raphaël, sainct Uriel,
BAYARD 271
o sainctz trosnes, trosnes des auges et archan-
ges, patriarches et prophètes, apostres et
evangelistes, martyrs, confesseurs, prebstres
et lévites, moynes et vierges, tous justes et
innocens par celluy qui vous a esleu et duquel
par contemplation estes très joyeulx, nous,
nobles Daulphinoys, vous prions pour ce noble
Bayard qu'il vous plaise prier celluy qui le
monde et toutes choses par sa clémence a créé
de non rien, qu'il luy plaise recueillir l'ame de
ce chevalier sans reproche humaine, Bayard, et
luy donner grâce que quant aura la vie céleste,
puisse prier celluy qui, par sa prudence, la
terre coUoca au centre du monde, pour nous
icelluy roy céleste prier.
^ Prière à Dieu pour l'ame du noble
chevalier Bayard par le peuple du Daul-
phiné.
JESUCHRiST, verbe du père, lequel est venu
en ce monde saulver les pécheurs, nous,
pouvre peuple Daulphinoys, te prions, par ta
saincte passion, laquelle as volu x)rendre pour
nous, pécheurs, et as volu ressusciter pour
nous justifier, te prions par ta saincte résur-
rection que vueille ressusciter du sepulchre de
ce misérable monde le preulx et noble esperit
de nostre gouverneur, le noble chevalier
Bayard, et luy donner par ta grâce partie de
ta résurrection, affin que en ta grande résur-
rection, puisse avec les eureulx ressusciter en
corps et ame. To}^ Seigneur, qui commandatz
aulx vens et à la mer de cesser, et tout obeist,
et fust transquilité sur mer, et cheminas sur
les eaulx et undes de la mer, donne, seigneur
Dieu, à ton serviteur Bayard ta miséricorde,
et luy vueille pardonner ses faultes, car, s'il
a esté saige et prudent, bening quant au
BAYARD 273
monde, devant toy ce n'est rien si ne procède
de ta grâce, Soye donc, sire Dieu, son defïen-
seur contre tous ennemys infernaulx, et le
vueille louger avec tes anges et tous tes
sainctz en ton sainct Paradis, toi qui es père
Eternel. Amen.
BAVARD l5
Oraison de l'acteur à tous les saincts pour
l'âme de noble Bayard.
O tresheureulx de Dieu serviteurs qui desjà
avés passé de ceste mer mondaiue les labeurs
et perilz, et vous a donné Dieu sa grâce de
parvenir en seurté, en toute tranquilité que
tousjours estes et serés joyeulx et en joie par-
durable, je vous supplie, par la grâce que Dieu
vous a donnée qu'estes asseurés de vostre
salut, soyés soliciteulx du salut du noble che-
valier Bayard, je de recliief vous prie par
celluy qui éternellement vous a prédestinés,
par celluy qui telz vous a faictz, duquel avés
la vision et vraye fruiction, que ayés mémoire
et souvenance de prier Dieu pour l'ame du
noble Bayard ; intercèdes et veuilles orer pour
luy affin que, moyennant vos bonnes prières,
il puisse estre avec vous du nombre des bien
heureulx et que, par voz prières, il puis par-
venir au vray port de salut et de repoz etern^^l
et paix continuelle. AniC7i.
Lamentation et complainte par manière de
chanson de la mort du bon Bayard, faicte par
les aventuriers au retour de Lomhardie, après
sa mort.
^ Aydés moy tous à plaindre
Pouvres avanturiers,
Sans point vous vouloir faindre,
Ung si aoble pilier.
C'estoit le singulier
Sur toutes les gendarmes,
Par dedans un milier,
Ung tel n'avait en armes.
^ Le jour de Sainct Estroppe,
Bayàrd, noble seigneur,
Voyant les ennemys en troppe,
Il monstra sa valeur.
C'estoit par la faveur
De la faulce canaille
Dont luy vint le malheur.
Mauldict soit la bataille.
^ Plourés, pouvres gendarmes
A cheval et à pied,
276 BAYARD
Car jamais d'homme d'armes
Ne vous en veinst pys.
Il a tenu bon pied
Sans faire au roy tort,
Dont à luy fust le pis,
Car gagné a la mort.
^ Le vaillant chev^alier,
Il pensoit nuyt et jours
Comme pourroit bailler
Aulx gens du roy secours.
Adonc, il print le cours
Contre ses ennemys
Dont ses jours en son cours
Vous voyés mes amys.
^ Ha pouvre Daulphiné,
Tu peultz bien dire hélas
Avant qu'il soit fine,
Tu en seras bien las.
Tu as perdu ton solas
Et encor derechief
Tu peultz bien dire hélas,
Il te couslera cher.
Epitaphe du bon chcvaliev sans peur et sans
reproche Bayard.
Cy ne gist pas, par mort qui tout oppresse,
Le bon Bayard tout bardé de prouesse,
Decourant l'aer des saulx de ses louanges ;
Ainz vit tousjours en gloire à luy propice,
Rendant honneur à France, sa nourrice.
Et grant merveille aux nations estranges.
Cy n'est couché en tristes funérailles
Le bon Bayard, grant maistre des batailles,
Des fiers assaultz, des combatz et alarmes ;
Ainçois triumphe en amour et pitié
Qui ont contrainct cruelle inimitié
De l'honorer enfin de plainctz et larmes.
Ce n'est pas mys eu basse sépulture
Le bon Bayard, chief d'œuvre de nature,
L'nng des parfaictz qu'il soit point à la ronde,
Ains est lassus, sans erreur et abus.
Guidant le char du reluysant Phebus,
Environnant de ses loz tout le monde.
278 BÂYARD
Icy n'est point en terre pourrissant
Le bon Bayard en tout bien avisant
Dont les valeurs sont en tous lieulx diffuses,
Mais voile en l'aer avec Pegasus,
Prenant son vol drcict au mont Parnassus,
Pour restaurer la fontayne des muses.
Au lict d'honneur en parement de gloire,
Tendu du ciel de céleste mémoire.
Le bon Bayard est enfin trespassé
Qui, en vertus a ceulx oultrepassé
Que l'on dict preulx, triumphant par hystoire
Du bien public, l'amour seure et notoire,
Des ennemys l'effroict fulminatoire
De mort à vie immortelle est passé
Au lict d'honneur, etc.
Quel loz, quel nom, quel tiltre méritoire
Peult Ihas donner une simple escriptoire
Sus ung papier de noir ancre trassé
A cellu}^ qu'a tant de grâce embrassé,
Qui a repotz lassus comme on doibt croire,
Au lict d'honneur, etc.
O viateur cy venu à grant erre
Pour honnorer la tant heureuse terre
BAYARD 270
Couvrant le corps qui rédigé en cendre
Triumphant plus que vivant Alexandre,
C'est de Bayard je te ditz pour tout veoir,
En la faveur de tout gentil devoir
Son monument n'estre ic3^ près Grenoble,
Ains en ses faictz et toute bouche noble.
Vray toutefoys que cy soubz et enclose
Amour de prince et de publicque chose,
Prouesse, foy, voy la tombe pour mieulx
N'estre jamais redempnable à tes yeulx.
Louange panageryque du nohle Bayard, par
Anthoine Champier, fils de l'auteur Aysné,
faicte.
^ Si la cité de Mantoa est louée par uiig
poète, dict Virgile, si Veione, par ung aultre,
dict Catule, si Tholose par ung nommé Sta-
tius, Bordeaulx par ung dict Ausone, Lyon
par Lucius Plotius, lequel premier monstra la
rhétorique latine aulx Romains, si Caume, ou
selon les aultres, Vérone, par Pline, aucteur
de la naturelle hystoire; si sept cités de Grèce,
Smyrne, Rhodes, Colophon, Salamin, Jus,
Argos et Athènes ont controversié d'ung seul
poète, Homère, lequel, comme ont dict aulcuns,
estoit parfoys lunatique et chacune d'icelles
nobles et très antiques cités dict et afferme
Homère estre né d'icelle et avoir eu vraye
origine. A plus forte et apparente raison, le
Daulphiné doibt louer Dieu de ce que ce noble
et preulx chevalier, capitaine Bayard est pro-
créé et par naissance et origine, sorti du Daul-
phiné, car d'autant que la disciphne mihtaire
BAYARD 281
est préférée à poysie, d'aultant est à préférer
le noble Bayard à Homère, pource que poysie
par naissance vient en l'homme, la discipline
militaire et par naissance, et par doctrine.
En l'art militaire, est nécessaire prudence, sans
laquelle est stérile ; la poysie peult estre, et le
plussovant, avec follie et manie. Si doncques
Homère est aymé si fort en Grèce que sept les
plus nobles cités afferment estre ict lluy procréé
d'elles, à plus apparante raison, ceulx du
Daulphiné se doibvent réjouir de la naissance
du noble Bayard, et pour luy, à Dieu rendre
grâces et prier pour son ame.
^ Conclusion de ce livre.
Si aulcun demandoit pourquoy j'ay osé
escripre les louanges et gestes de Baj^ard après
sa mort et non durant sa vie, à ce je respons
que l'on ne doibt louer l'iiomnie du temps qu'il
est homme mortel ni en vie, pource que la
fin de l'homme est celle qui donne lustre à
ycelluy. Et toutes choses se font à cause de
la fin, laquelle est la première en intention et
la dernière par exécution et opération. Et
exemple pouvons nous prendre au roy Crésus
de Lydie, qui estoit le plus riche roy du
monde, qui demanda au philosophe, le saige
athénien Solon, luy demonstrant son trésor
inextimable, lequel estoit le plus heureulx du
monde, cogitant en soymesme Crésus, qu'il le
nommeroit le plus heureulx à cause de ses
richesses. Si luy respondit Solon :
— Je ne sçay homme sur terre vivant
duquel on puisse dire vrayement estre heu-
reulx.
Il fault louer après la mort, et après icelle,
on congnoist les heureulx, et non durant la
BAYARD 283
vie. Du roy Alexandre, on ne le peult dire
estre heureulx, car comme recite Plutarche, sa
lin fust accélérée par poyson. Jule César, sa
fin fut violante, et fust tué de xxiii plays
mortelles, et occis par ceulx qui se disoient
ses amys. Themistocle Athénien, entre tous
gregeoys fust lionnoré, lequel chassa le grant
Xerxes, roy de Perse qui avoit xvii cens mille
Persiens, avec dix mille gregeoys ; mais, à la
fin, morust en exil. Mithridates, roy du Pont,
qui avoit conquesté xxii royaulmes, à la fin
fust contra inct prendre venin pour soy tuer,
laquelle chose ne peult faire, à cause de son
antidotayre duquel il avoit par longtemps usé
et fust tué par son serviteur. Saul, le premier
roy des Juyfz, fust esleu de Dieu par le pro-
phète Samuel, mais, à cause qu'il ne accomplit
le commandement de Dieu contre les Amale-
chites, fust misérablement tué aulx montaignes
de Gelboe avec Johnathas, son noble filz.
Après la mort, doncques, il fault louer
l'homme, et selon ycelle, on peult dire estre
heureulx eu malheureulx. Des anciens, on peult
dire heureulx le filz Adam, juste Abel qui fust
tué par son frère Cain, Noé le juste et Abraham
284 BAYARD
le fidèle, et Moise le piteulx et charitable,
David le cueur ardent en oraison et de Dieu
vray serviteur et amateur. Quant aulx nostres,
Sainct Jehan Baptiste le greigneur en péni-
tence entre tous aultres, avec lu}^ tous les
apostres et de Jésus les disciples, Sainct Martin
entre les confesseurs, les quatre docteurs de
l'esglise catholique entre tous aultres docteurs
scientifiques. Entre les roys, Charles le grant,
Robert filz de Ugue le grant, Sainct I^oys,
Sainct Léonard, sainct Ladislaus, roy de
Hongrie, et aultres roys, desquelz la mort a
esté saincte, de laquelle est dicte : Beati qui
in domino moriuntur. Heureulx ceux c[ui sont
mors en nostre Seigneur et au service de Dieu,
et que, à la fin de leurs jours, ont congneu
leur créateur et pleuré leurs péchés et onr
esté vrays penitens. Doncques, la sentence de
Solon est à louer, laquelle est recitée par
Ovide, poète illustre, par ces mettres :
Sed scilicet ultima semper
Expectandor dies homini est ; dicique beatus
Ante obitum nemo suprema que funera débet.
I/aquelle sentence de Solon Athénien cosn-
gneut estre vraye Crésus, roy de Lydie, long
BAYARD 285
temps après, quant Cyrus, roy de Perse très
puissant, print Crésus par force darmes et le
volut faire brusler. Alors cria trois foys Ciesus :
« Solon, Solon, Solon. » Quant Cyrus ouyt
Crésus, à la fin seulement, invoquer à son
a3'de Solon, si luy fist dire et demander quel
Dieu estoit Solon, lequel tant seulement invo-
quoit à la fin de ses jours. Alors racontât
Cresus rh3'stoire de Solon, lequel luy avoit
dict que l'homme n'estoit heureulx en ce
monde et qu'il failloit attendre la mort, et
selon icelle pourroit estre dict heureulx ou
malheurculx. Quant Cyrus eust entendu la
sentence de Solon, revocat sa sentence, si
pardonnât au roy Crésus de Lydie, considérant
que ainsi luy pouvoit advenir. Parquoy
l'homme tant qu'il est en ce mortel monde, se
doibt reputer fragillt, subject aulx vens, à
fortune, aulx fragilités humaines, et n'y a que
Dieu qui puisse congnoistre et sçavoir la fin
de la créature. Et pource sont vaines toutes
indicatures des astrologues, ventrilogues, phi-
sonomyens, magiciens, pyromanciens, géoman-
ciens et semblables. Et pource dist Saint Au-
gustin aulx questions du vieulx et nouveau
286 BAYARD
Testament que il n'y a aulcune science en ce
monde si ennemye de la loy de Dieu que la
doctrine des astrologues divinateurs et judi-
ciaires des nativités humaines, et communé-
ment ceulx qui boutent leurs foy et conscience
en eulx sont de ceus plus que aultres, et pour
une vérité que trouvères en leurs jugemens,
trouvères cent faulcetés pernicieuses. Nul
doncques ne peult sçavoir la fin de la créa-
ture. Et n'est prince, si puissant soit-il qu'il
ne doibve craindre la main de Dieu et sa puis-
sance. Et se doibt reputer heureulx l'homme
de quelque condition soit-il, grande ou petite,
lequel en sa vie a plusieurs adversités, car,
comme dict Sainct Grégoire, comme l'or et
l'argent st purifient en la fornaise et au feu,
et le fer à la lyme. ainsi faict l'homme par les
adversités et tribulations humaines.
A ceste cause, ose affermer Bayard estre du
nombre des heureulx, pource que par plusieurs
adversités et tribulations, a passé par noble
mort avec la congnoissance de ses péchés et
vraye repentance d'iceulx, et pour vrayement
son prince et chose publicque servir sans
convoj-tise de richesses, a vrayement soubs-
BAYARD 287
tenu, en Dieu servant, le bien public et hon-
neur de son souverain prince. Car oncques ne
volut servir prince que le roy de France. Et
au retour de Garillan, Pape Jule second, qui
nouvellement avoit esté esleu pape, volust faire
capitaine de l'esglise le noble chevalier Bayard,
mais oncques ne le volust accepter. Si res-
pondit qu'il remercioit le pape de son bon
vouloir grandement, mais qu'il avoit ung
seigneur au ciel, et ung aultre en terre, c'estoit
Dieu au ciel, et le très chrestien roy de France
en terre, et que aultre ne serviroit en ce
monde, dont fust très desplaisant pape Jule.
Et dist que c'estoit la coustame des Françoys
de ainsi aymer leur naturel prince.
^ Cy iinist les faictz et gestes du noble
chevalier capitaine Bayard, en son temps
lieutenant du Daulphiné et de monseigneur
le duc de Lorraine, lesquelles gestes ont esté
assemblées et recueiUies par messire Symphorien
Champier docteur, chevalier et seigneur de la
Fa verge, selon que ledict messire Symphorien
a peu savoir de plusieurs gentilzhommes et
aultres qui ont su5^vy ledict Capitaine Bayard
288 BAYARD
en plusieurs voyages et pource que hystoires
ne se peuvent prouver sinon par ceulx qui les
ont veu et ont esté en présence, prie ledict
messire Symphorien Champier les lecteurs
d'icelluy livre que si aulcune chose treuvent
qu'il leur semble n'avoir esté en la sorte faicte,
qu'ils le ayent pour excuse et supplier aulx
faultes, car rien ne se faict en ce mortel siècle
sans reprehension, si ne sont les gestes et
escripts des apostres et evangélistes. Et est
chose humaine faillir à l'homme si ne vient de
Dieu, lequel ne peult faiUir. Pourtant leur prie
vouloir prendre rh3^stoire comme il a peu
sçavoir par plusieurs personnaiges dignes de
foy et de créance, car d'une mesme hystoire
escripte par plusieurs lesquelz l'avons veue et
esté présens sera la dicte hystoire diverse et
non semblable en tout. Et ne peult estre que
divers personnaiges qui ont esté en une mesme
bataille puissent raconter d'une mesme sorte,
car l'ung aura veu une chose, et l'aultre, non.
Et pource, doibvent les liseurs supplir et
excuser les hystoriographes si du tout il ne
sont semblables., car il n'y a rien perfaict soubz
BATARD
289
le ciel de la lune, qui est le ciel des actions et
passions humaines.
Cy finissent les faictz et gestes du noble
chevalier Bayard, lieutenant du Daulphiné.
Imprimé à Lyon sur le Rosne, par Gilbert
de Viliers. L'an de grâce m.ccccxxv, le xxiiij.
de novembre.
I,AtrSANNE — IMPRIMERIES RÉUNIES
PQ Champier, Çymphorien
1553 Les gestes ensemble la vie
G4.5G4. du preulx chevalier Bayard
1918
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PERCEVAL LE GALLOIS
VIE DU PREULX CHEVALIER BAYARD
Causanne. — Imprimeries Réunies